Un ivoire de la renaissance carolingienne

Le 12 novembre 2020, par Sophie Reyssat

Cet ivoire servait de plaque de reliure a un livre sacré. Une rareté à rapprocher des productions de l’école de Metz, sculptée vers la fin du IXe siècle sur le thème de l’entrée du Christ à Jérusalem.

Art carolingien, seconde école de Metz ou sa suite, vers 880-910. Plaque de reliure en ivoire sculpté en bas relief sur deux registres, 20,1 13,3 0,7 cm.
Estimation : 100 000/200 000 

Conservée au sein de la même famille depuis plusieurs générations, cette plaque de reliure en ivoire est une rareté ; en excellent état de conservation et de grandes dimensions, elle présente une belle planéité, indiquant qu’elle a été sculptée dans une défense d’éléphant assez large. Un test au carbone 14 a révélé qu’elle remonte, avec la plus grande fiabilité, à une date comprise entre 688 et 884, c’est-à-dire sous la dynastie des rois carolingiens. On assiste alors au renouveau de la sculpture sur ivoire, qui a connu une éclipse à la chute de l’Empire romain. Objet d’un commerce florissant dans l’Antiquité – provenant pour l’essentiel d’Afrique, par l’Égypte et la Syrie, et d’Orient par la Perse –, le précieux matériau est vite tributaire des difficultés d’approvisionnement. Sa pénurie conduit au remploi de panneaux antiques, dont on arase les anciens reliefs. Mais cela n’a pas été le cas pour cette plaque, qui illustre l’usage majoritairement cultuel de l’ivoire à l’époque carolingienne. De telles œuvres étaient en effet essentiellement employées comme plats de reliure pour les livres saints commandés par la cour franque, les ecclésiastiques proches de la famille impériale, et une élite aristocratique souvent issue des grandes familles gallo-romaines. Le renouveau voulu par Charlemagne s’appuie sur l’antique, héritage qui s’épanouit sur les ivoires dont l’iconographie s’inspire des diptyques consulaires. L’art officiel est décliné sur un vaste territoire par des centres ivoiriers qui se développent dans les grandes cités, avec des variantes stylistiques que les historiens tentent toujours de répertorier. Cette plaque de la fin du IXe siècle peut ainsi être rapprochée des productions de la seconde école de Metz, ou « école lotharingienne », du nom du royaume de Lothaire II s’étendant de l’actuelle Lorraine à la ville d’Aix-la-Chapelle. Quelque peu hiératiques et stéréotypés, les personnages évoluent dans une composition dense. De gauche à droite, et de haut en bas, cette plaque illustre plusieurs récits des Évangiles, dont elle respecte la chronologie. Apparaît en premier le miracle des résurrections du fils d’une veuve à Naïn, de la fille de Jaïre et de Lazare. Habituellement, seul ce dernier est représenté ; ici, l’artiste a ingénieusement évoqué les épisodes distincts en montrant trois têtes sortant d’un tombeau. Suit une autre originalité : la rare illustration d’un épisode de l’Évangile de saint Mathieu, montrant deux apôtres amenant une ânesse et un ânon au Christ pour qu’il se rende à Jérusalem. Les représentations allégoriques des Évangélistes, le tétramorphe – un aigle pour Jean, un homme pour Matthieu, un lion pour Marc et un taureau pour Luc – occupent les angles de la composition séparée en deux registres par des vaguelettes. Or, l’association de ces symboles à des scènes bibliques ne manque pas d’intriguer, leur emploi étant habituellement réservé aux représentations de la Crucifixion ou du Christ en majesté. Autant de singularités permettent de relancer l’enquête sur l’art ivoirier carolingien…

dimanche 22 novembre 2020 - 14:30 - Live
Enghien-les-Bains - 2, rue du Docteur-Leray - 95880
Goxe - Belaisch - Hôtel des ventes d'Enghien
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