Un Hyacinthe Rigaud révélé

Le 08 octobre 2020, par Caroline Legrand

Après bien des recherches et des rebondissements, ce portrait, présenté prochainement à Bordeaux, a livré ses secrets. Un modèle de charme pour le portraitiste des rois.

Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Portrait de femme ou présumé de Charlotte de Fleury de La Jonchère, huile sur toile, 141 99,5 cm.
Estimation : 100 000/150 000 €

Aussi étonnant que cela puisse paraître, le château de Versailles ouvrira, le 17 novembre prochain, les portes de la première exposition monographique consacrée dans ses murs à Hyacinthe Rigaud. On sait pourtant la contribution apportée par le peintre à l’instauration et à la pérennisation de l’image de la monarchie absolue, par l’intermédiaire de ses portraits de souverains – aujourd’hui connus du monde entier – tel l’autoritaire Roi-Soleil drapé dans son costume de sacre. Cent cinquante œuvres du peintre seront présentées lors de cette exposition et ce Portrait de femme ou présumé de Charlotte de Fleury de La Jonchère pourrait sans mal y avoir sa place, même si ses premiers pas sur le marché ne furent pas évidents. Il a failli, en effet, passer en vente l’été dernier comme «école XIXe d’après Nicolas Largillière» – la faute à un rentoilage tardif, une signature sur un cadre postérieur et une couche de suie dissimulant les modelés et savants jeux de lumière. Cette œuvre fut d’ailleurs achetée par l’industriel Mathieu Alfred Lacaze (1846-1922) comme une copie de Largillière chez des marchands de la rive gauche, à Paris, les Haro. Ses descendants bordelais n’ont jamais remis en doute cette attribution. Mais la vigilance du spécialiste attitré de Hyacinthe Rigaud, Stéphan Perreau, n’a pas été prise en défaut. Après avoir découvert l’œuvre sur Internet, il prévient Me Courau et en propose une étude approfondie, réalisée en collaboration avec le cabinet Turquin. Il faut dire qu’il avait déjà vu une réplique de ce tableau, de qualité moindre, passée en vente le 25 juin 2010 à l’hôtel Drouot (Libert OVV). Ce portrait alors identifié à tort comme celui de Madame Marie Aupoys fut par la suite attribué par ses soins à l’atelier de Hyacinthe Rigaud et son modèle reconnu comme étant Madame de La Jonchère.
Madame de La Jonchère démasquée
Cette délicate identification débuta sur un détail esthétique : la perruque ! La jeune femme arbore en effet un modèle de style «bouton», composé d’un réseau de boucles très ramassées sur le crâne, et deux boucles retombant sur les tempes de part et d’autre du front, typique de la mode des années 1720. Les livres de comptes de Rigaud révèlent par ailleurs que le peintre demandait à cette époque la somme exceptionnelle de 1 500 livres, environ, pour un tel portrait, jusqu’aux genoux et avec la représentation des mains. À l’examen des candidates présentes dans sa comptabilité (tout en sachant qu’il convient de garder une réserve car certaines grandes commandes de Rigaud n’apparaissent pas dans ses registres) et en prenant compte de l’âge de la modèle, c’est Charlotte de Fleury (1692-1757) qui est sortie vainqueur. Dite «Charlotte Raisin» puis Madame de La Jonchère suite à son mariage en 1707 avec Gérard Michel (1673-1750) – seigneur de La Jonchère, de Roissy et de Vaucresson, trésorier de l’ordinaire puis de l’extraordinaire des guerres en 1711 –, elle a commandé son portrait à l’artiste en 1719 et a payé les 1 500 livres à la livraison, deux ans plus tard. Au sommet de sa beauté et de sa vie mondaine, elle était alors âgée de 27 ans. Elle est la fille de Jean-Baptiste Siret dit «Raison cadet», comédien à l’hôtel de Bourgogne et au théâtre Guénégaud, et de Fanchon Longchamps, dite Françoise Pitel ou «Mademoiselle Raisin», également comédienne mais qui est surtout connue pour avoir été, après la mort de son époux, la maîtresse du Grand Dauphin, fils de Louis XIV. Madame de La Jonchère était une figure de la capitale et de ses salons. C’est tout naturellement que le couple s’est adressé au plus grand portraitiste de l’époque, celui de Louis XIV et Louis XV. Gérard Michel s’est fait représenter en grand habit de trésorier des gendarmes et de l’ordre royal de Saint-Louis. Au moment où il a réceptionné son portrait dans le prestigieux atelier de Rigaud, place des Victoires, il a payé un surplus de 300 livres à l’artiste pour la réalisation d’une réplique du portrait de sa femme… peut-être la toile passée en vente en 2010.
De l’expressivité des mains
Stylistiquement, ce tableau porte l’empreinte de Hyacinthe Rigaud, notamment la position ondulante du corps de la jeune femme, que l’on retrouve sur plusieurs de ses portraits des années 1710-1720, ou encore ce jeu de mains si expressif et typique du langage baroque. La main gauche repliée sur la poitrine de Madame de La Jonchère se retrouve ainsi sur le portrait de son mari, conservé au château de Parentignat (Puy-de-Dôme) ou sur celui de la princesse Palatine du Deutsches Historisches Museum de Berlin. Comme souvent, Rigaud joue avec la lumière, qui frappe à droite le modèle, accentuant la courbe du cou et les positions des mains, et laisse les ombres envahir les tissus à sa gauche. Enfin, le visage, au délicat modelé des carnations blanches, illustre le «beau fini» élaboré par le peintre avec toute la rigueur de son dessin. Pour lui, le visage et les mains étaient les éléments les plus importants d’un portrait, qu’il ne laissait jamais aux soins de son atelier. Au vu de la qualité du traitement – que traduit le jeu plein de virtuosité de la superposition du voile transparent et aérien en soie sur le velours de la robe –, Rigaud a, semble-t-il, réalisé l’ensemble de cette composition. Un fait rare et précieux à une époque, où l’artiste n’a plus rien à prouver et délègue beaucoup. Le réalisme inspiré des œuvres du Flamand Van Dyck, le sens de la mise en scène, les variations d’éclairage mettant en valeur les figures mais aussi le goût des tissus hérité de son père, tailleur à Perpignan, sont autant de qualités que l’on retrouve dans ce portrait, qui révèlera peut-être – au moment de son désentoilage par le futur propriétaire – la présence tant espérée d’une signature et d’une date, que le maître avait coutume d’appliquer sur ses œuvres.

5 portraits
de Rigaud 

exposés
à Versailles *

Musée d’art Hyacinthe-Rigaud, Perpignan, Autoportrait dit au turban, 1698

Musée national des châteaux de Versailles et Trianon, Portrait de Philippe V d’Espagne, 1700-1701 (dépôt musée du Louvre)

Musée du Louvre, Portrait de Louis XIV en costume de sacre, 1701-1702

National Gallery, Londres, Portrait d’Antoine Pâris, 1724

J. Paul Getty Museum, Los Angeles, Portrait de Charles (de Bourbon-Orléans) de Saint-Albin, 1724

* Exposition «Hyacinthe Rigaud ou le portrait Soleil», château de Versailles, du 17 novembre 2020 au 14 mars 2021
à savoir
Dimanche 25 octobre, Bordeaux. A. Courau OVV. Cabinet Turquin.

à lire
Hyacinthe Rigaud, catalogue concis de l’œuvre,
par Stéphan Perreau, Montpellier, Les Nouvelles Presses du Languedoc, 2013.
dimanche 25 octobre 2020 - 14:00
Bordeaux - 24, rue Ferrère - 33000
Hôtel des Ventes Bordeaux Quinconces
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