Un grand goût français

Le 28 septembre 2018, par Anne Doridou-Heim

La collection Jacques Malatier, dispersée à Drouot le 10 octobre prochain, est née d’une grande érudition dont la parfaite cohérence de l’ensemble révèle l’esprit. Morceaux choisis.

Attribué à Jacques Stella (1596-1657), Portrait d’un homme en buste accoudé sur son menton, plume et encre brune lavis gris, 31 x 23,5 cm.
Estimation : 8 000/12 000 €

Dans la figure penchée et réfléchie de ce dessin attribué à Jacques Stella (voir page de droite), on se plairait à voir celle du collectionneur devant un catalogue de vente, délibérant de ses futurs achats. Jacques Malatier (1926-2017) était un homme cultivé et curieux, comme le XXe siècle a su en produire encore. Un esthète d’une rare érudition, qui mit son talent et son argent  il était banquier  à constituer une collection du plus haut niveau, recensant quelques pépites du grand goût français. Tout l’intéressait et une fois l’objet convoité en sa possession, il rencontrait le spécialiste de la question afin d’en établir un descriptif précis et historié. Cet engagement lui a permis de réunir un rare ensemble recélant des curiosités dans différentes spécialités des arts. Ainsi que l’exprime l’expert Éric Turquin, «il est parti des objets et marchait vers les tableaux». De fait, Jacques Malatier était un piéton de Drouot et des maisons de ventes étrangères, qu’il fréquentait en toute discrétion. Sa collection sera dispersée au profit de la Fondation de France, au sein d’une fondation abritée Malatier-Jacquet dont la vocation est notamment de financer la restauration et l’aménagement mobilier des châteaux de Versailles et de Chambord. Une belle postérité.
 

Charles-Joseph Natoire (1700-1777), La Pêche, huile sur toile anciennement circulaire, mise au cercle puis mise au rectangle, 89 x 94 cm (détail). Est
Charles-Joseph Natoire (1700-1777), La Pêche, huile sur toile anciennement circulaire, mise au cercle puis mise au rectangle, 89 x 94 cm (détail).
Estimation : 100 000/150 000 €

La passion du XVIIIe
Les lecteurs de la Gazette sont habitués aux vacations regroupant dessins et tableaux anciens, argenterie et céramiques, objets d’art et d’ameublement, estampes et médailles. En quoi celle-ci diffère-t-elle ? Outre de provenir d’une seule et même collection, elle possède un petit quelque chose en plus. Et ce subtil supplément change tout. On le sent d’emblée, le hasard n’est pour rien dans la constitution de cet ensemble. Chaque achat a été réfléchi et voulu pour prendre sa place dans le grand ordonnancement d’un orchestre dominé par le XVIIIe siècle. Un pastel de Joseph Vivien pourrait résumer l’esprit qui l’a guidé. L’artiste est aujourd’hui considéré comme usant d’un charme que l’on qualifiera poliment de «désuet». Pourtant, une modernité et un velouté se dégagent de son portrait de Charles Albert prince électeur de Bavière, baisant la main de son père en signe de soumission et de fidélité, exécuté vers 1726 sur papier bleu (15 000/20 000 €), qui le rendent tout à fait unique… et désirable ! Il en va ainsi de la grande majorité des quelque 284 numéros constituant cette vente. Aux dessins, sur lesquels on retrouve les signatures ou les attributions à Giorgio Vasari  le plus ancien de l’ensemble, auteur d’une remarquable Bacchanale à la plume (50 000/60 000 €) , George Romney ou encore Jacques Barraband  dont le canard orange d’Égypte n’a rien perdu de son plumage chatoyant (20 000/30 000 €), succèdent comme habituellement les tableaux anciens. Et le même constat s’impose. La pêche, illustrée par la toile de Charles Joseph Natoire (voir photo page 14), s’est révélée judicieuse. La peinture provient sans doute d’une commande royale.

 

Magnétisme des pôles
Une pierre d’aimant armée en Russie dans le troisième tiers du XVIIIe siècle… S’il ne s’agit pas de l’objet le plus cher de cette collection, c’est l’un des plus intrigants, et il n’est pas certain que l’appellation nous éclaire beaucoup plus. La magnétite est une pierre ferrugineuse, connue depuis la plus haute antiquité pour ses qualités d’aimant. À l’état naturel, elle ne peut attirer guère plus que de la limaille. Cependant, lorsque ses deux pôles sont «armés», c’est-à-dire montés avec deux plaques d’acier, la pierre gagne en puissance – d’un poids brut de 97,66 g (23 zolotnik), celle-ci est capable de soulever un poids de 1 433 kg.
 
Nijni Taguil, Oural, dernier tiers du XVIIIe siècle. Pierre d’aimant armée,  h. 8,2 cm (avec anneau), pierre : 5,1 x 2,6 cm,  poids total : 218,12 g. 
Nijni Taguil, Oural, dernier tiers du XVIIIe siècle. Pierre d’aimant armée,  h. 8,2 cm (avec anneau), pierre : 5,1 x 2,6 cm,  poids total : 218,12 g. 
Estimation : 3 000/4 000 € 

L’Oural russe détient dans ses entrailles de nombreux gisements de magnétite, de fer et de cuivre, soit les minerais de base pour la fabrication de ces aimants. Ceux-ci étant destinés à une caste supérieure d’officiers de Marine, qui les utilisaient pour remagnétiser les aiguilles des instruments de navigation, et ceux du service des Mines affectés à la recherche de nouveaux filons de magnétite, les pierres étaient «habillées» et devenaient de véritables objets d’art et de curiosité. Celle-ci est ornée d’une cage de cuivre au caractéristique décor ajouré et ciselé d’un aigle et d’un escargot de part et d’autre d’un vase fleuri : au XVIIIe siècle, ces deux animaux étaient des allégories de l’aristocrate et du parvenu. La famille princière Demidoff, propriétaire de nombreuses mines et grande collectionneuse, en possédait soixante-seize. Le Musée historique de Moscou et celui de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, en détiennent plusieurs exemplaires tout aussi intéressants. Explication donnée, la question qui demeure est de savoir à combien, le 10 octobre, attiré par les 3 000/4 000 € de l’estimation, le prochain collectionneur cédera au magnétisme de ce modèle…

Vers le XIXe siècle
En 1737, Natoire, admis à l’Académie au retour de Rome trois ans plus tôt, reçoit la somme de 3 600 livres en paiement de six dessus-de-porte destinés aux petits appartements de Fontainebleau. Pour la salle à manger, il livre deux travaux, intitulés La Pêche et Personnages se reposant auprès d’une fontaine. À la suite d’un réaménagement en 1749, les boiseries sont modifiées, nécessitant une deuxième version. Trait enlevé, sincérité de la touche, quelques petits repentirs… Autant d’indices qui tendent à attester que le tableau de la collection Malatier serait la première exécution, inédite, de l’un de ces décors. Si les sujets «aimables» avaient les faveurs du collectionneur  aux cimaises encore, un papier marouflé de Caspare Diziani, Bacchus et Ariane sur l’île de Naxos (4 000/6 000 €), et une paire de toiles de Jean-Baptiste Huet, Perdrix et colombes dans un entourage de fleurs (30 000/40 000 €) , plusieurs œuvres viennent illustrer la virtuosité et le sérieux du XIXe siècle balbutiant. À commencer par une toile de Jean-Charles Nicaise Perrin, très probablement présentée au Salon de 1808, Hector dans le palais d’Hélène, reprochant à Pâris sa lâcheté, et lui annonçant le combat singulier. Pour cette composition imposante (129 x 162 cm), fruit du meilleur néoclassicisme, 60 000 à 80 000 € sont annoncés. Dans son Portrait de la duchesse de Berry et de sa fille Louise, l’artiste d’origine brugeoise François-Joseph Kinson (1771-1839), brosse avec une émotion tout en retenue le grand deuil peu de temps après la perte de l’époux, le duc de Berry assassiné en février 1820. Il s’agit d’une réduction (59,5 x 45 cm) de la grande toile (220 x 169 cm) conservée au château de Versailles et de Trianon. Un instant profondément légitimiste, pour lequel 8 000 à 10 000 € sont demandés.

 

Sèvres, an XIII (novembre 1804-novembre 1805), grand seau à laver les pieds en porcelaine dure, à décor sur fond bleu en or de guirlandes de nymphéas
Sèvres, an XIII (novembre 1804-novembre 1805), grand seau à laver les pieds en porcelaine dure, à décor sur fond bleu en or de guirlandes de nymphéas alba et de renoncules aquatiques et feuillages, h. 35,5 cm, diam. 49,5 cm (détail).
Estimation : 20 000/30 000 €

Provenances historiques
Il ne faut pas hésiter à parler de pêche miraculeuse, tant les filets de ce curieux des arts se sont déployés dans tous les domaines. Les experts sont d’ailleurs unanimes à se réjouir de la découverte de ces pièces et à dire leur plaisir à avoir eu à les décrire. Nicolas Filatoff le premier, qui avec une pierre d’aimant (voir encadré page 15) détient la palme de la curiosité. Claire Badillet ne cache pas non plus sa chance d’avoir eu entre les mains quelque orfèvrerie originale du XVIIIe siècle et tout particulièrement le brûle-parfum (voir photo ci-dessus) du maître orfèvre Pierre Germain, dit le Romain, fondu et ciselé à Paris en 1760-1761 et ayant appartenu à la collection Karl Lagerfeld. L’objet étonne par sa modernité et son estimation  raisonnable  de 6 000 à 7 000 € sera un atout. Objets de grande décoration et de haute facture, bois sculptés et dorés, meubles estampillés des meilleurs représentants du XVIIIe  à l’instar des deux fauteuils à châssis de Louis Delanois, sujet de la couverture de la Gazette n° 29 du 20 juillet dernier  côtoient la préciosité de porcelaines de Sèvres  impossible de ne pas s’arrêter devant un broc Roussel et sa jatte ovale de 1766, au décor de feuilles de choux d’un vibrant bleu céleste (20 000/25 000 €). L’insolite s’invite aussi, et le tout avec l’élégance qui dessine l’ensemble. Un seau à laver les pieds de l’an XII (voir photo page de droite), offert par Napoléon Ier en 1806 au grand-duc Charles de Bade, et un robinet de baignoire en bronze doré d’époque Louis XV (4 000/6 000 €) devraient faire couler une eau porteuse d’enchères. Jacques Malatier affectionnait tout particulièrement une paire d’étriers d’apparat en bronze doré du XVIIIe siècle (5 000/7 000 €), provenant de la collection de sir Philip Sassoon ; leur modèle est proche de ceux offerts par Louis XIV à Charles XI de Suède, en 1673. L’expert Pierre-François Dayot se souvient que plusieurs années après leur acquisition (Christie’s Londres, 8 décembre 1994), il en parlait encore avec l’émotion de celui qui vient de réaliser une belle découverte. Fier de sa collection, Jacques Malatier aimait à en faire la visite à ses amis et aux spécialistes. On le comprend, il avait toutes les raisons de l’être !

La collection Malatier
EN CHIFFRES

14 spécialités
55 dessins anciens, 13 miniatures,
21 tableaux anciens, 1 peinture chinoise,
6 pièces antiques, 36 céramiques, 14 verreries, 28 pièces d’orfèvrerie,
4 armes anciennes, 7 médailles, 7 sculptures, 97 objets d’art et d’ameublement dont 2 russes, 4 tapis anciens et 1 tapisserie.

530 av. J.-C.
date du plus ancien objet de la collection, un cratère attique à figures noires (15 000/20 000 €).

200/300 €
plus petite estimation, pour une boîte en bois de Sainte-Lucie du XVIIIe siècle.

5 cm
longueur du plus petit objet, un sifflet en porcelaine de Meissen, vers 1755 (500/600 €).
mercredi 10 octobre 2018 - 13:30 - Live
Salle 5-6 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Ader ,
SGL Enchères - Frédéric Laurent de Rummel et Peggy Savidan
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