Un film d’animation sur le dessinateur Josep

Le 01 octobre 2020, par Camille Larbey

Inspiré de ses carnets réalisés dans les camps, le film d’Aurel retrace la vie de Josep Bartolí, dessinateur espagnol et républicain réfugié en France pendant la Retirada.

Josep

Certaines histoires ne peuvent se raconter qu’en cinéma d’animation, et celle de Josep Bartolí en fait certainement partie. Car quoi de plus naturel, pour un dessinateur, que de voir sa vie racontée en dessins ? Né à Barcelone en 1910, José Bartolí, dit Josep, n’a que 26 ans lorsqu’il fonde le Syndicat des dessinateurs. Les idées républicaines chevillées au corps, il devient commissaire politique du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) et part se battre en 1938 sur le front d’Aragon. Il tombe amoureux de María, une Andalouse partageant ses convictions politiques. En janvier de l’année suivante, les troupes franquistes s’apprêtent à prendre Barcelone. Josep laisse María, enceinte, dans l’un des derniers trains pour la France, tandis qu’il s’apprête à faire le chemin à pied, comme un demi-million de compatriotes : c’est le début de la Retirada. Il cherchera sa femme pendant des années, en vain : le train, bombardé, n’est jamais arrivé à destination. Pendant deux ans, il va être incarcéré dans plusieurs camps du Sud français. Après s’être échappé, Bartolí gagne ensuite le Mexique, où il fréquente Frida Kahlo ainsi que le groupe d’influence surréaliste Rupture. Lorsqu’il publie en 1944 le recueil de ses dessins réalisés en captivité, la critique compare son œuvre aux «Désastres de la guerre» de Goya. Installé à New York à partir de 1946, l’artiste côtoie Pollock, Rothko, De Kooning et Kline, dessine pour la revue Holliday puis pour le supplément Reporter du Saturday Evening Post. Josep Bartoli s’y éteindra le 3 décembre 1995. En coréalisant, avec Florence Corre, un court métrage d’animation sur le massacre du 17 octobre 1961, le dessinateur de presse Aurel (Le Monde, Politis, Le Canard enchaîné) manifestait déjà son intérêt pour les pages les plus noires de l’histoire de France. Aussi Josep raconte-t-il le quotidien abominable, et finalement mal connu, des camps de concentration où furent parqués les réfugiés espagnols – ces «étrangers indésirables», comme les nommait le gouvernement Daladier, vivant humiliations, maladies, famine, maltraitance et viols commis par les gendarmes. «Un jour et un autre et un autre encore et des années derrière les barbelés. Apprends à crever en d’autres enfers concentrationnaires», écrira un prisonnier dans un poème.
 

© Les Films d’Ici Méditerranée
© Les Films d’Ici Méditerranée

Le dessin comme art du raccourci
Le film s’ouvre sur Josep, accompagné de deux compañeros, traversant les Pyrénées enneigées. Puis vient l’internement. Les républicains sont préalablement désarmés. Une machine à écrire au milieu d’un tas de fusil nous avertit : les mots ne pourront décrire le calvaire qui les attend. Reste l’image. Celle-ci bouge peu. L’animation très statique renforce la sensation de claustration. Sur un cahier donné par un gendarme compatissant, Josep croque ce qu’il voit. Son «œuvre de résistance» contamine rapidement le film. Au détour de plusieurs séquences, ses dessins âpres et féroces prennent vie. Un sous-officier particulièrement cruel arbore un visage porcin : Bartolí a l’habitude de les représenter en animaux – chiens, cochons, singes. En plaçant le trait dessiné au cœur de la narration, Aurel se livre à un dialogue artistique avec le caricaturiste : «Le dessin est l’art du raccourci, non pas pour aller plus vite, mais pour raconter une histoire par l’entremise de quelque chose qui n’existe pas dans la nature, explique le réalisateur-dessinateur. Aucune personne, aucun objet, aucun animal n’est cerclé d’un trait noir. C’est une démarche intellectuelle complexe que de gommer les volumes qui nous entourent pour accepter de ne les représenter que par des lignes qui sont absentes de notre univers.»

 

© Les Films d’Ici Méditerranée
© Les Films d’Ici Méditerranée

La quête des couleurs
Josep ne disposait dans les camps que d’un crayon. En conséquence, le film limite l’usage de la couleur. De l’autre côté de l’Atlantique, l’artiste devra apprivoiser la palette chromatique . «Tu fais des caricatures car ce que tu as vu et que tu gardes en mémoire te fait peur. Le jour où enfin tu accepteras la couleur, c’est que tu auras apprivoisé ta peur», lui promet Frida Kahlo. Le film joue donc des teintes selon les époques évoquées. Le film porte également un message de devoir de mémoire, puisque la vie de Bartolí est racontée au présent, par l’entremise du gendarme bienveillant. Ce dernier, dont les jours sont comptés, veut transmettre cette histoire à son petit-fils. Pour compléter la séance, on ne saurait trop conseiller l’excellent ouvrage La Retirada (éditions Actes Sud BD), élaboré par Laurence Garcia et le neveu de Josep Georges Bartolí, et présentant de nombreux dessins de l’artiste durant sa captivité.

à voir
Josep, film réalisé par Aurel, 74 minutes, avec les voix de Sergi López et de Gérard Hernandez.
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