Un festin de crêpes

Le 15 février 2019, par Philippe Dufour

Fourmillant de détails savoureux, ce tableau de Jan Steen livre une tranche de vie, située dans la Hollande populaire du XVIIe siècle. Il devrait attirer les amoureux de la scène de genre, ici particulièrement enlevée par l’un de ses maîtres.

Jan Steen (1626 -1679), Paysans dans une auberge, panneau de chêne non parqueté, signature (?) en partie rehaussée en bas à gauche : «JSteen», 40 x 54 cm.
Estimation : 80 000/120 000 €

La séquence, fort gaie, se passe dans une auberge ; pas moins de dix-sept personnes s’y pressent, rassemblées autour d’une grande table, acteurs d’un âge plutôt mûr, quoique deux enfants apparaissent au premier plan. Devant les convives, sur une nappe, sont disposés pains et mets, dont des crêpes que cuit à la poêle une cuisinière installée dans l’âtre. S’agit-il d’une fête particulière ? Ce n’est pas impossible, semble indiquer la présence d’un musicien accordant son violon, le pied posé sur le barreau d’une chaise, alors que sur la gauche les joyeux buveurs entonnent un couplet en se donnant la main. À l’arrière, se devinent des éléments révélateurs de la vie quotidienne : une alcôve en hauteur que range une servante, une paire de bottes suspendue, ou encore cette image d’une «Vierge à l’Enfant» rappelant que l’artiste est catholique… L’auteur de cette scène, Jan Steen, a pu l’observer à maintes reprises, notamment dans la taverne De Vrede (« La Paix »), qu’il exploite personnellement à Leyde dans les années 1670. Dans ses représentations  et à la différence de celles, plus anarchiques, dépeintes par David Teniers ou Jan Miense Molenaer , les ripailles affichent toujours une simplicité conviviale. Notre panneau avait su séduire un grand collectionneur londonien du XIXe siècle, D. P. Sellar, qui le vendit avec tous ses trésors, le 6 juin 1889, à la Galerie Georges Petit de Paris. Il réapparaît plus tard, sous le n° 616, dans l’ouvrage de Cornelis Hofstede de Groot, Répertoire descriptif et critique des œuvres des peintres les plus remarquables du XVIIe siècle, paru en 1907.
Des principes moralisateurs à décrypter
Né à Leyde en 1626, Jan Steen, issu d’un milieu de négociants fortunés, s’oriente tôt vers l’apprentissage de la peinture, sous l’égide de Nicolaus Knüpfer. Après son mariage, il devient l’élève de son beau-père, Jan Van Goyen, et se passionne alors pour la peinture de genre. Dans ce domaine où règnent en maîtres ses compatriotes, il sera influencé par deux figures incontournables : Adriaen Van Ostade, chantre de la vie paysanne, et Dirk Hals. À l’instar de certains de ses confrères, Jan Steen tient un discours plus profond qu’il n’y paraît : il ne s’agit pas ici que de la simple narration d’un festin bon enfant. Cachés dans le décor, quelques objets symboliques sont là pour interpeller le spectateur, telle la cage en osier suspendue au plafond, à l’aplomb du couple plus très jeune formé par l’homme en bleu semblant conter fleurette et la femme en rouge. Bien sûr, l’accessoire évoque l’amour capable d’enfermer les naïfs tourtereaux. Le catalogue de l’exposition Jan Steen, peintre et conteur, présentée à Washington puis Amsterdam en 1996-1997, évoque d’ailleurs cette iconographie récurrente de la cage. Un motif que l’on retrouve très souvent dans l’œuvre du Hollandais : par exemple dans l’Intérieur d’une auberge avec des joueurs de cartes se disputant de 1654, conservé à l’Alte Pinakothek de Munich, ou encore dans Le Couple dansant, daté de 1661, de la National Gallery de Washington. Car le but réel de Jan Steen, sous son apparente facilité, est de donner une leçon de morale. Mais à sa façon : légère et joviale.

samedi 09 février 2019 - 10:00
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