Un fauve façonné par Rembrandt Bugatti

Le 14 février 2019, par Anne Foster

Parmi le fabuleux bestiaire du sculpteur, on a l’habitude d’admirer la grâce des guépards, des léopards ou des panthères. Plus rares sont les lions et plus encore ceux dévorant, dans la lignée des fauves et autres animaux combattant de Barye.

Rembrandt Bugatti (1884-1916), Lion couché dévorant, vers 1908, épreuve en bronze à patine brun nuancé, fonte d’époque à cire perdue par Albino Palazzolo pour Hébrard numérotée «2», 26 x 91 x 36 cm.
Estimation : 200 000/300 000 €

Dès 1903, fréquentant assidûment le Jardin des Plantes, le jeune Rembrandt Bugatti sculpte ses premiers fauves. Il reprend ce thème quelques années plus tard à Anvers où l’accueillent le directeur du zoo, Michel L’Hoest, qui met un atelier à sa disposition, et Frans Franckx, gardien de la ménagerie, qui l’accepte à ses côtés lors de ses tournées. Les félins deviennent plus que des sujets, des compagnons : on sent dans ses sculptures non seulement une observation attentive, mais une empathie certaine. Une photographie de l’époque représente un élégant artiste portant dans ses bras un lionceau et semblant ébaucher un dialogue avec la boule de poils confiante. Il le verra grandir et en fera l’un de ses modèles. Bien que peu porté sur la représentation agressive, plus habituelle dans l’œuvre de son prédécesseur et considéré comme le fondateur de la sculpture animalière réaliste Antoine-Louis Barye (1795-1875), Bugatti livre quel-ques modèles de fauves dévorant, tout d’abord dans les premières années du XXe siècle, puis entre 1908 et 1912. Le lion tient ici dans ses puissantes pattes un repas qu’il dévore à belles dents, restant malgré tout à l’affût d’un danger proche un rival qui viendrait lui contester sa pitance, par exemple. Les muscles jouent sous la peau du corps couché, plus tendus sur les membres postérieurs, prêt à bondir. Ces observations se retrouvent modelées dans de la plastiline, dont il va tirer un modèle en plâtre. Le musée d’Orsay a acquis en 1983 celui de ce Lion couché dévorant. Depuis 1904, Bugatti a signé un contrat avec Adrien-Aurélien Hébrard (1865-1937), ingénieur chimiste et propriétaire d’une fonderie. Ce collectionneur de sculptures contemporaines avait su reconnaître «le frisson de vie qui agite les œuvres sincères». Grâce à un talentueux mouleur-fondeur, Albino Palazzolo, ses ateliers pourront maîtriser la fonte à cire perdue d’un seul jet, donc sans autre intervention que la main de l’artiste, visible dans le bronze. Ce sujet ne fait l’objet que de trois épreuves dont celle-ci, numérotée 2, qui fut acquise initialement par Georges Edmond Victor Charbonneaux (1865-1933), d’une famille de verriers à Reims et fondateur du Foyer rémois en 1911 logements destinés aux familles ouvrières, ancêtres des HLM. Ce philanthrope avait également réuni l’un des plus beaux ensembles de pièces représentatives du maître verrier René Lalique. Comme nombre de vrais amateurs, il avait été séduit par la sincérité de l’œuvre de Rembrandt Bugatti, en visitant en 1912 la galerie Hébrard. Un seul exemplaire avait été vendu dès l’exposition de 1908. Cette épreuve raconte une histoire d’amitié entre un artiste et ses modèles animaliers, ainsi qu’avec un entrepreneur sincère et un artisan hors pair. C’est rare.

vendredi 08 mars 2019 - 14:00 - Live
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