Un fabuleux cabinet rocaille

Le 16 juin 2006, par Chantal Humbert

Ce curieux tableau sera prochainement joué aux enchères, à Dijon. Lever de rideau sur une oeuvre théâtrale.

Jacques de Lajoue (Paris, 1687-1761), Le Cabinet de l’alchimiste ou La pharmacie , toile, 107 x 138 cm, signée et datée en bas à droite, «lajoue /17...34».
Dijon, dimanche 18 juin 2006, Vrégille-Bizouärd SVV. Cabinet Turquin, Mauduit, Étienne et Duchemin.
Adjugé : 560 000 € frais compris

L’Encyclopédie, mais aussi l’Histoire naturelle du savant Buffon, inaugurent une véritable omniprésence de l’amour des sciences tout au long du XVIIIe siècle, qui vit foisonner les cabinets de curiosités. Dans ces lieux extraordinaires se côtoient divertissement, rêve, imagination et instruction, pour le plus grand plaisir du spectateur. En témoigne cette toile, où Jacques Lajoue a mis en scène un fantastique cabinet d’alchimiste. Datée de 1734, l’oeuvre peut être rapprochée du décor qu’il réalise la même année pour les spectaculaires cabinets parisiens du financier Joseph Bonnier de La Mosson, dans son hôtel du Lude, rue Saint-Dominique. Composés de sept pièces en enfilade, d’une ampleur exceptionnelle, ils étaient aussi libéralement ouverts aux amateurs... à l’instar des musées d’aujourd’hui. Courtonne leur consacre entre 1739 et 1740 plusieurs dessins, auxquels le célèbre marchand Gersaint apportera des précisions dans le catalogue de vente rédigé lors de la banqueroute du financier. Par exemple, le cabinet de pharmacie, jouxtant le laboratoire de chimie, abrite des fioles de toute espèce, renfermant mille substances réelles ou imaginaires, baume du Pérou, lait virginal... Joseph Bonnier de La Mosson, le propriétaire de ces cabinets extraordinaires et amateur d’art avisé, est aussi l’un des mécènes de Lajoue. Ce peintre d’architecture, agréé à l’Académie en 1721, est à l’origine, avec Pineau et Meissonnier, de la mode rocaille. Jacques de Lajoue, fils d’architecte, a déjà travaillé pour les appartements du comte de Toulouse à Versailles et vient de peindre, en 1731, une perspective très réussie pour la bibliothèque parisienne Sainte-Geneviève. Ces importants travaux décoratifs n’empêchent pas Lajoue de produire en même temps nombre de dessins d’ornements, tout à fait dans le goût rocaille. Pour les cabinets de Bonnier, Lajoue peint des dessus-de-porte présentant L’Artillerie, l’Astronomie, L’Optique et les Forces mouvantes, avec la plus grande fantaisie. Ces sujets aux inventions délirantes en font l’un des décorateurs les plus recherchés des collectionneurs scientifiques, comme l’a démontré Marianne Roland-Michel, dans Lajoue et l’art rocaille (éd. Arthéna). Comblé de commandes, Lajoue peint notamment pour le duc de Picquigny, vers 1735-1736, treize tableaux chantournés illustrant les Arts et les Sciences. Parmi eux, La Pharmacie, gravé par Cochin en 1738, thème similaire à notre tableau. Avec lui, on aborde le vocabulaire rocaille que Lajoue a parfaitement su mettre au point pour peindre des architectures pittoresques, à mi-chemin entre réalité et fantaisie. Le cabinet est composé de niches, où pullulent des pots d’apothicaire, et peuplé de bizarres animaux empaillés aux formes fantaisistes, voire inquiétantes. Privilégiant des effets lumineux insolites, Jacques de Lajoue, à la manière de Bosch, mêle ce bestiaire fantastique à des figures, placées au-devant de la scène. L’exubérant décor théâtral débouche sur l’infini d’un jardin imaginaire. Art de l’éphémère et de l’illusion, le rocaille, avec ce tableau qui n’a pas quitté la propriété familiale depuis un siècle et demi, devrait donc être l’un des principaux acteurs de cette vente en Côte-d’Or...

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne