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Un Dubuffet sous le signe d’une amitié artistique avec Slavko Kopac

Le 02 décembre 2021, par Henri Guette

Dédicacée à Slavko Kopac, une peinture de 1949 de Jean Dubuffet révèle un compagnonnage artistique et l’envers d’une histoire de l’art brut.

Un Dubuffet sous le signe d’une amitié artistique avec Slavko Kopac
Jean Dubuffet (1901-1985), Petit paysage avec personnages, 1949, huile sur Isorel signée, datée et dédicacée à Slavko Kopac, 50 61 cm.
Estimation : 200 000/300 000 

La rencontre entre Slavko Kopac et Jean Dubuffet semble relever d’une évidence ou du coup de foudre amical. Alors que l’artiste croate s’installe définitivement à Paris en août 1948, à l'âge de 35 ans, il noue avec son aîné une relation de confiance immédiate. La même année, Jean Dubuffet fonde avec différentes personnalités — dont André Breton et Jean Paulhan – la Compagnie de l’art brut, et l’invite à faire partie de l’aventure. Slavko Kopac sera le premier conservateur et archiviste de la collection, alors logée dans un pavillon prêté par Gallimard, rue de l’Université. Témoin des multiples brouilles qui éloignent Breton et Dubuffet, Slavko Kopac fait subsister le lien entre surréalisme et art brut en collaborant avec l’un et continuant de correspondre avec l’autre. Sa propre place dans cette histoire devrait être affirmée dans la prochaine exposition «Art brut et surréalisme» prévue au LaM de Villeneuve-d’Ascq en 2022, mais les archives témoignent déjà d’une fidélité au long cours au projet, malgré ses revers et déménagements successifs jusqu’à Lausanne, où la collection est aujourd’hui installée.
Alchimistes de la matière
Le Petit paysage avec personnages de Dubuffet, qui apparaît pour la première fois sur le marché aujourd’hui, provient de la succession de l’épouse de Slavko Kopac, lui-même mort en 1995. Si en 2017, une vente de l’atelier de ce dernier avait révélé des dessins de Dubuffet, c’est véritablement cette peinture de 1949 qui témoigne du compagnonnage artistique entre les deux hommes. La dédicace, à l’arrière du panneau d’Isorel, ne trompe pas : c’est à son égal en peinture que son auteur s’adresse. Tous deux partagent dans cette période une même recherche picturale et une même obsession de la matière, celle que l’on retrouve aussi chez Fautrier. Ils travaillent avec de la poussière, du plâtre, du sable, qu’ils mêlent en une pâte ensuite appliquée à la truelle et grattée avec différents outils, de la cuillère au couteau, en passant par les doigts. Ils expérimentent, faisant fi des techniques éprouvées, presque en alchimistes, en créateurs obstinés. La rare série des «Paysages grotesques» (1948-1949) cristallise un tournant pour le maître, après les portraits, et cette peinture figurant en bonne place dans le catalogue (vol. 5) de Max Loreau témoigne d’un dialogue singulier entre les deux artistes, dans un Paris qui ne les accueille pas encore à bras ouverts. Si Brassaï avait déjà publié quelques clichés de sa série des «Graffiti» dans les revues surréalistes, l’ensemble de ce travail était caché à la fin des années 1940 ; le geste d’inviter les pratiques urbaines dans le monde des galeries pouvait aisément provoquer le scandale. «Tout est paysage», soutenait Dubuffet et au travers des «Paysages grotesques», c’est autant celui des grottes préhistoriques avec leurs dessins tracés au charbon que celui de nos murs, gravés en pleine rue, que l’on regarde d’un autre œil. La rétrospective «Métamorphoses du paysage» à la Fondation Beyeler, fin 2015-début 2016, avait particulièrement bien resitué ce moment de création, où, entre ses voyages au Sahara et son travail de défrichage et de conceptualisation de l’art brut, Dubuffet peint peu mais dessine, écrit, et réfléchit à de nouvelles perspectives. Il s’agit pour lui en regardant ailleurs, en voyageant et en établissant des relations hors du monde de l’art, de se déconditionner d’une culture occidentale, d’une tradition artistique qu’il juge asphyxiante. Il montre ses «Paysages grotesques» en 1949, l’année même où il organise une importante exposition dédiée chez Drouin et publie L’Art brut préféré aux arts culturels : cette coïncidence a une dimension manifeste.
«Raffinement barbare»
Slavko Kopac n’est pas un artiste brut, mais il figure dans la collection sur laquelle il a tant veillé dans la catégorie de la «Neuve Invention». À l’origine, il s’agissait d’un ensemble annexe, qui a pris de plus en plus de place et que Dubuffet a modelé, baptisé pour les artistes qui se placent par leurs créations en porte-à-faux des structures culturelles admises, sans appartenir tout à fait à l’art brut. En parallèle, Dubuffet figurait dans la propre collection de Kopac – et en bonne place ; c’est avec son aide que la galerie Chave choisit de rendre hommage à Dubuffet à sa mort, en 1995. Les liens entre leurs travaux devenaient dès lors flagrants, comme ce dernier aimait à le souligner en pointant un « raffinement barbare » : « Il a pris entièrement le parti de la brûlante spiritualité sauvage. Il n’a été en quête que de l’innocence, de l’invention pure. Son art cependant est extrêmement contrôlé et raffiné.» L’admiration, la vive émotion que ressentait Dubuffet pour les œuvres de Kopac, comme il le relate dans une lettre de 1981, ont scellé une longue amitié marquée par des aspirations mutuelles. Sous ses airs malicieux, le Petit paysage avec personnages de Jean Dubuffet représente un pan d’histoire qui permet d’éclairer le parcours intellectuel et sensible de deux artistes. Alors que le Croate arrive en France à 35 ans avec un style déjà établi, qui bougera peu par la suite, il encourage son aîné de douze ans à s’affirmer et à développer sa peinture à partir de ses théories sur l’art brut. Dubuffet en vient en quelques traits à esquisser des personnages, une maison, des arbres, un espace… un monde à portée de main d'enfant et à la touche épaisse qu’il lui confie après une exposition au Cercle Volney. Sans nul doute, alors que des rétrospectives consacrées à Slavko Kopac s’organisent à Zagreb (2023) et au Centre Pompidou (2024), ce tableau d’un ami à un autre se pare d’une valeur particulière. Il définit un horizon de création singulier, une complicité et une énergie toujours palpables.

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mercredi 15 décembre 2021 - 14:00 (CET) - Live
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