Un Coypel pour la Dauphine

Le 29 juin 2018, par Carole Blumenfeld

La Mort de saint François-Xavier de Charles Coypel vient de réapparaître sur le marché de l’art français, presque trois décennies après l’acquisition par Versailles des deux autres œuvres qui décoraient l’oratoire de la Dauphine.

La Mort de saint François-Xavier, 1749, huile sur toile.

Le peintre favori de la reine Marie Lesczynscka reçoit en 1747 une commande du Dauphin pour décorer l’oratoire de son épouse Marie-Josèphe de Saxe, quelques mois après leur mariage. Sainte Piame et sa mère dans un village d’Égypte et Sainte Landrade assise auprès d’une croix instruisant les veuves et les jeunes personnes qui s’étaient mises sous sa conduite furent réalisés en 1747, et suivis deux ans plus tard par La Mort de saint François-Xavier. Si les deux premiers, mentionnés dans les inventaires jusqu’à la fin des années 1790 et concédés par l’État à la communauté des religieuses de la Charité de Versailles en 1819, furent rachetés par le château de Versailles en 1991, La Mort de Saint François-Xavier disparut très rapidement. Dans la monographie Charles-Antoine Coypel peintre du Roi (1694-1752), publiée par Arthena en 1994, Thierry Lefrançois consacre une longue notice au tableau alors perdu et considère qu’il pourrait se confondre avec l’œuvre mentionnée dans les documents de la succession de la Dauphine : «Legs du P. Croust, cy devant confesseur de Madame la Dauphine. Le portrait de saint François-Xavier avec la relique du même saint dans un petit reliquaire d’argent». La mention expliquerait, pour le spécialiste de Coypel, pourquoi le tableau aurait été séparé des deux autres. Or, il est évident que le Jésuite, confesseur de la Dauphine jusqu’en 1762  date de l’expulsion des Jésuites, soit cinq ans avant la mort de la mère de Louis XVI , n’aurait pas dû recevoir deux objets mais un seul, peut-être celui mentionné également dans l’«Inventaire des pierreries, bijoux et reliquaires de la Dauphine» dressé par le comte de Saint-Florentin : «Un reliquaire de saint Xavier mourant, en émail, sur une pierre précieuse, avec son cadre doré d’or moulu». Le tableau, publié ici pour la première fois, permet également de contredire une autre hypothèse. Comme le remarque Thierry Lefrançois : «Il n’est pas impossible que ce tableau d’histoire mettant en scène la mort du célèbre missionnaire jésuite dans l’île de Sancion le 3 décembre 1552, ait été également un portrait.» Il suggère en effet que pour plaire à la Dauphine, son époux «ait souhaité que ce saint François-Xavier revête les traits d’un frère  Xavier de Saxe  qu’elle aimait au point de donner son prénom à trois de ses enfants.» Le vieillard peint par Coypel ne ressemble pourtant guère au jeune prince à l’allure pleine de panache dont on connaît plusieurs portraits.
 

Sainte Landrade assise auprès d’une croix instruisant les veuves et les jeunes personnes qui s’étaient mises sous sa conduite, 1747, huile sur toile,
Sainte Landrade assise auprès d’une croix instruisant les veuves et les jeunes personnes qui s’étaient mises sous sa conduite, 1747, huile sur toile, 105 x 77 cm. © RMN-Grand Palais (château de Versailles)/Gérard Blot

L’âge d’or de la rhétorique jésuite
Si cette œuvre inédite permet aujourd’hui de reconstituer l’ensemble du décor de l’oratoire de la Dauphine, elle permet également de mettre à l’honneur l’un des artistes les plus surprenants du XVIIIe siècle. Académicien en 1715, premier peintre du régent en 1717, directeur des tableaux et dessins du Roi et premier peintre du Roi en 1747, Charles-Antoine Coypel incarne le triomphe d’une dynastie officielle d’artistes. Le petit-fils de Noël Coypel et fils d’Antoine Coypel, éduqué dans un milieu de lettrés, devait beaucoup à son éducation soignée dans l’entourage de Boileau et Roger de Piles. Celui qui met en scène avec ironie son choix de la peinture au détriment du théâtre  il est l’auteur d’une quarantaine de pièces écrites entre 1717 et 1747  avec Thalie chassée par la peinture en 1732, est toutefois le meilleur témoin de cet univers fécond grâce à ses portraits de Molière, de Rivière-Dufresny, d’Adrienne Lecouvreur, de Charlotte Desmares ou encore de l’époustouflant Pierre de Jélyotte dans le rôle de la nymphe Platée (Paris, musée du Louvre). Pour le très sévère Mariette, «il alla chercher des modèles d’attitudes et d’expression sur le théâtre, et il n’y trouva, même dans le jeu des meilleurs acteurs, que des grimaces, des attitudes forcées, des traits d’expression arrangés avec art, et où les sentiments de l’âme n’ont aucune part». La rhétorique théâtrale lui offre pourtant ici une opportunité de s’inscrire dans la tradition jésuite et de répondre aux attentes du parti de la Reine, du Dauphin et de ses sœurs. Mais qu’il peigne un tableau religieux ou une allégorie, assez étonnamment Coypel reprend inlassablement la même figure de jeune homme aux traits doux et à la chevelure dorée. L’ange est ainsi le «génie» dans La Peinture réveillant le Génie endormi (collection particulière) du début des années 1730, ou l’ange Gabriel dans L’Annonciation (Nancy, musée des beaux-arts) de 1738, petite facétie d’un peintre qui ne se plie peut-être pas si docilement à l’exercice officiel.

 

Sainte Piame et sa mère dans un village d’Égypte, 1747, huile sur toile, 106 x 77 cm.  
Sainte Piame et sa mère dans un village d’Égypte, 1747, huile sur toile, 106 x 77 cm.
 © RMN-Grand Palais (château de Versailles)/Gérard Blot

Les affres de la renomée
Dès le XIXe siècle, Charles Blanc souligne en ces termes : «Si Charles Coypel n’avait pas été premier peintre du Roi, directeur de l’Académie royale de peinture et de sculpture, directeur des tableaux et dessins de la couronne, s’il n’avait pas été, par ces titres officiels, à la tête des artistes de son temps, personne ne songerait à lui contester quelque mérite, un talent facile, un esprit ingénieux et une certaine grâce dans les régions secondaires de l’art : mais quand on rapproche les œuvres de Coypel du grand rôle qu’il a rempli dans le monde, on est tout surpris de la disproportion qui existe entre la réputation qu’il mériterait et celle dont il a joui de son vivant. Sans aucun doute, sa gloire d’alors fait du tort à sa renommée d’aujourd’hui et c’est au point qu’il nous faut faire à nous-mêmes un certain effort pour nous dégager de toute prévention défavorable à l’endroit d’un peintre en faveur duquel ses contemporains furent si prévenus.» Si les premières œuvres de Coypel qui viennent à l’esprit en évoquant ce peintre talentueux et dramaturge passionné sont l’Histoire de Don Quichotte (Compiègne, château de Compiègne), depuis la parution de la monographie d’Arthena, de nombreuses œuvres ont été retrouvées comme Sainte Thaïs peinte pour l’oratoire de la Reine, retrouvée en Angleterre en 1995 et acquise par le château de Versailles, ou encore La Folie pare la Décrépitude des ajustements de la jeunesse, dont seule une reproduction ancienne était connue. Récemment, Marc Fumaroli a d’ailleurs offert au Louvre le Portrait de cantatrice. Mi-juin, un portrait d’homme au pastel présenté à Drouot comme «école française du XIXe siècle», estimé 800/1 200 €, a été emporté pour la somme de 239 400 €. Il serait un autoportrait de l’artiste. Celui dont Voltaire disait qu’«On dit que notre ami Coypel / Imite Horace et Raphaël : / À les surpasser il s’efforce, / Et nous n’avons point aujourd’hui / De rimeur peignant de sa force, / Ni peintre rimant comme lui», demeure une figure énigmatique dont la liberté d’esprit et l’humour piquant en font l’un des meilleurs ambassadeurs d’un siècle plein d’ambiguïtés. Reste à espérer que La Mort de saint François-Xavier, signalé par La Gazette Drouot aux conservateurs du château de Versailles avant la parution de cet article, rejoignent les deux autres tableaux de l’oratoire de la Dauphine.

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