Un cocher de fiacre par Toulouse-Lautrec

Le 30 septembre 2021, par Anne Doridou-Heim

Cette plume de jeunesse de Toulouse-Lautrec représentant un cocher devrait tracer son chemin lors de la vente de la succession d’un ancien commissaire-priseur de Drouot.

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), Le Cocher de fiacre, 1881, plume et encre brune sur papier monogrammée, 19,5 12 cm (détail).
Estimation : 25 000/30 000 

Michel Bivort (1904-1989), nommé officier ministériel à Drouot en octobre 1933 en remplacement de son père, avait les goûts de l’homme cultivé de son temps ; son intérieur était composé dans le plus pur esprit XVIIIe siècle de meubles estampillés – parmi lesquels une commode et une coiffeuse en bois de placage par Pierre Roussel –, d’objets d’art et de vitrine, ainsi que d’œuvres sur papier de quelques grands noms de l’art moderne, parmi lesquelles cette plume d’Henri de Toulouse-Lautrec. Elle représente un cocher de fiacre à l’allure replète, chaussé d’une paire de sabots, vêtu de la longue houppelande (souvent couleur tabac) permettant d’affronter les temps chagrins, et coiffé du fameux haut-de-forme noir et brillant pour être visible de loin… Tous attributs traditionnels conformes à sa fonction. Solidement campé, le bonhomme attend, placide aux côtés de sa monture, une location à la course ou à l’heure – et aujourd’hui l’appel des enchères. On connaît tous l’amour de Toulouse-Lautrec pour le monde du cheval, cultivé dès son plus jeune âge par une éducation dans une famille où l’on s’adonne à l’équitation et à la chasse. En 1881, censé être en pleine préparation de son baccalauréat, il séjourne à Paris en avril-mai, et découvre le métier de peintre aux côtés de René Princeteau. Celui-ci, dont on sait également la passion pour le cheval et l’intérêt pour l’idéal britannique de la sporting life, ne pouvait être mieux adapté à un jeune homme élevé dans la haute société et avide d’apprendre. Cette même année, Henri écrit à son oncle Charles que Princeteau a «allumé l’étincelle crayonneuse» en lui. Et en effet, c’est bien parti !
Une maîtrise assez incroyable
S’il a tout juste 17 ans lorsqu’il brosse cette figure, déjà sa flamme de dessinateur d’instinct s’épanouit : il fait «vrai et non idéal». D’ailleurs, durant toute sa carrière, Toulouse-Lautrec accordera la priorité au dessin, technique lui permettant de saisir une posture en quelques traits savamment dressés et de définir la psychologie de son personnage. Finalement, après avoir échoué au baccalauréat à Paris en juin, Henri est reçu à Toulouse en octobre, et le même Princeteau, décidément essentiel, convainc ses parents de le laisser étudier la peinture à Paris. On n’ose imaginer ce qu’aurait signifié un refus ! Si cette plume révèle une maîtrise assez incroyable, elle fixe aussi une image du Paris des grands boulevards. Une Ville lumière qui va captiver le natif d’Albi comme un aimant, avec son monde de la nuit et ses divertissements, bals, cafés-concerts, bars, cirques et théâtres. Ensuite, il fallait bien rentrer chez soi : le fiacre attendait patiemment la sortie du client pour le raccompagner. Avec lui, Toulouse-Lautrec nous parle d’un temps révolu, celui où la voiture à cheval encombrait les pavés parisiens. En 1900, à leur apogée, on ne dénombrait pas moins de 10 863 fiacres hippomobiles – contre 115 voitures de place automobile seulement. Bardée d’étiquettes d’expositions – dont celles de 1931 au musée des Arts décoratifs et de 1945 à la galerie Charpentier –, bien sûr reproduite dans «le Dortu» – le catalogue raisonné de l’artiste –, cette feuille acquise 1 220 francs (environ 930 € en valeur réactualisée) lors de la vente de la collection Romanelli, le 21 novembre 1936 à Drouot, dispose de tous les atouts pour démarrer une nouvelle course sans craindre les embouteillages parisiens. Alors, fouette cocher !

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