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Un château à Coigny : des Franquetot aux Talleyrand

Publié le , par Christophe Dorny
Vente le 18 septembre 2022 - 11:00 (CEST) - - 50250 Montsenelle

D’illustres familles se sont succédé au château de Franquenot, imposant mais discrète demeure située dans le département de la Manche. Avec la vente de son contenu, une nouvelle page se tourne.

Vue du château de Franquetot, Coigny-Montsenelle Un château à Coigny : des Franquetot aux Talleyrand
Vue du château de Franquetot, Coigny-Montsenelle

Parvenue jusqu’à nous, au fond d’un parc de 12 hectares, une construction basse, composée d’un avant-corps central à fronton avec deux pavillons en retour, encadre une vaste cour d’honneur. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Robert de Franquetot souhaite construire pour insuffler opulence et majesté à son domaine de Coigny, élevé au rang de comté par Louis XIV. Devenus ducs de Coigny, les Franquetot s’illustreront comme l’une des plus puissantes familles de l’aristocratie française, donnant des lieutenants généraux aux armées du roi et deux maréchaux. Une première partie du château pourvu d’une chapelle est édifiée dans l’esprit de la Renaissance française, suivie de la seconde, à l’identique, entre 1735 et 1739. Façades, toitures et anciennes écuries sont aujourd’hui protégées au titre des monuments historiques.
Une belle captive
Dans la vente opérée par la maison Daguerre, quelques pièces évoquent encore les premiers commanditaires. Un portrait d’Henri IV dû à l’entourage du peintre Jacob Bunel (1 500/2 000 €) montre la voie. C’est en effet sous son règne que Louis Guillotte devient seigneur de Franquetot. Ailleurs, une tenture de lin en pleine soie brodée aux armes de la famille de Coigny, de la seconde moitié du XVII
e siècle (260 174 cm), est estimée 1 500/2 000 €. Parmi les plus de 250 lots mis aux enchères, un pastel figurant le poète André Chénier, d’après Charles-Louis Müller (400/600 €), évoque encore l’histoire familiale. Parmi les petits-fils de François de Franquetot de Coigny, Augustin Gabriel, comte de Coigny (1740-1815), eut pour fille unique Aimée, duchesse de Fleury ; elle deviendra la future compagne de prison et muse d’André Chénier, La Jeune Captive du poète. Les habitants se souvenaient à l’époque de cette belle fille aux cheveux blonds qui séjournait régulièrement au château. La famille Franquetot s’éteint « dans les mâles » après sept générations, en 1865. Ayant épousé en 1822 Henriette Dalrymple-Hamilton, d’une famille noble d’Angleterre, le troisième duc de Coigny, fait passer château et terres sous pavillon anglais. Ses deux filles furent les dernières représentantes des Franquetot. En 1912, une lady Beauchamps est alors l’héritière des ducs.
 

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), Portrait de Madame de Champcenetz, huile sur toile, 1770, 67 x 56,8 cm (détail). Estimation : 30 000/40 
Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), Portrait de Madame de Champcenetz, huile sur toile, 1770, 67 56,8 cm (détail).
Estimation : 30 000/40 000 


Kergorlay, Talleyrand-Périgord, Orlowski
Le château de Franquenot aura témoigné, comme bien d’autres monuments, des aléas de l’histoire de France, mais sans les destructions qui parfois les accompagnèrent. À la Révolution, leurs propriétaires ayant rejoint l’Armée des Princes, plusieurs ventes de meubles du domaine sont organisées. Le passage de la vaste demeure aux Anglais a pour conséquence de laisser en sommeil cette belle endormie, mais aussi de transférer une partie des archives des Franquetot en Angleterre, où elles sont conservées à l’université de Nottingham. Le château n’aura apparemment jamais quitté le cercle restreint des descendants d’aristocrates qui l’ont choisi comme lieu de villégiature. Peu avant le milieu du XX
e siècle, il revient dans une famille française avec la comtesse Emmanuel Alvar de Biaudos de Casteja, née Claude de Kergorlay (1888-1975). Il est aujourd’hui occupé par une parente des Talleyrand, et plus précisément de Clémentine de Talleyrand-Périgord (1841-1881), petite-fille de la princesse de Courlande, duchesse de Dino. Cette dernière est élevée dans le château de sa grand-mère, à Sagan en Pologne, où elle rencontre le comte Alexandre Orlowski (1816-1893) avec lequel elle se marie en 1860. Fait notable, nous confie maître Derouineau de l’étude Daguerre, « l’intérieur du château a été préservé. Peu de gens le connaissaient car les propriétaires ne l’ouvraient ni aux visites ni aux associations des vieilles maisons françaises ». Quelques souvenirs liés aux Talleyrand et aux Orlowski vont ainsi être dispersés. Les collectionneurs seront particulièrement attentifs à la provenance d’un rare vase chinois (voir encadré page 25) et à une tapisserie en laine et soie qui, illustrant une scène mythologique, est ornée aux bordures des armoiries de la maison Talleyrand (Aubusson, vers 1720, 4 000/6 000 €). Certains portraits rappellent les illustres aïeux, dont Dorothée de Courlande (1793-1862), d’après Joseph Grassi (1 000/1 500 €), et le comte Orlowski (daté 1892, 3 000/4 000 €). L’esprit de l’Europe centrale des XVIIIe et XIXe siècles souffle sur d’autres lots, telle la miniature du prince polonais Joseph Poniatowski, la suspension héraldique avec un heaume flanqué de deux bois de cerf (2 000/3 000 €) ou encore sur les sabres d’officier. La démonstration du savoir-faire de ses artisans brille avec un magnifique secrétaire en cabinet, vers 1800, dont le corps à rideau ouvre sur niches et tiroirs (3 000/4 000 €).

Secrétaire en cabinet, travail d’Europe centrale vers 1800, 118 x 96 x 52 cm. Estimation : 3 000/4 000 €
Secrétaire en cabinet, travail d’Europe centrale vers 1800, 118 96 52 cm.
Estimation : 3 000/4 000 €


Une demeure habitée
Le château a été garni et décoré en préservant l’esprit historique de la demeure, mais sans force démonstration. « C’est une occasion unique de voir l’ameublement dans lequel les Orlowski l’ont prévu. Il est cohérent avec le lieu et quelques pièces sortent du lot », poursuit Benoît Derouineau. Le beau portrait d’une princesse du sang en robe brodée et manteau d’hermine (4 000/6 000 €) du peintre Pierre Gobert (1662-1744), habitué à représenter les grands personnages à Munich et à la cour de Versailles, apporte une note gracieuse et enjouée à cette longue histoire. Vestibule, cuisine, chambres, chapelle, salle à manger, grand salon… le catalogue liste pièce par pièce, telle une visite guidée, les différents objets, bibelots, éléments de mobilier et œuvres d’art qui composaient les différents espaces de ce lieu habité il y a encore peu de temps. Un haut de porte en bois mouluré et un cartel en marqueterie Boulle et sa console (1 500/2 000 €) font partie des quelque quinze objets d’époque Louis XV. Sans oublier, dans le grand salon, une commode en placage de bois de violette, estampillée Pierre IV Migeon, l’un des meilleurs ébénistes de son temps (5 000/8 000 €). Un cupidon astronome agrémente une pendule en bronze ciselé et doré d’époque Louis XVI, dont le cadran est signé Vanier (4 000/6 000 €). Terminons ces morceaux choisis du côté de la Hollande du XVII
e siècle, grâce à un meuble en palissandre et placage d’ébène, à décor de feuillages, masques et colonnes (6 000/8 000 €) : « un objet extraordinaire et majestueux », juge Benoît Derouineau.
 

Travail hollandais du XVIIe siècle. Meuble en palissandre, placage de palissandre et ébène, à décor de masques et feuillages, colonnes tor
Travail hollandais du XVIIe siècle. Meuble en palissandre, placage de palissandre et ébène, à décor de masques et feuillages, colonnes torsadées, pieds boule, 225 240 97 cm.
Estimation : 6 000/8 000 
La Belle Hollandaise et le vase chinois de bon augure
Le grand salon du château de Franquenot a abrité de longues années deux pièces remarquables. Un Portrait de Madame de Champcenetz, née de Nyvenheim de Nieukerque (1742-1805), par Jean-Baptiste Greuze (voir photo page 21). Cette œuvre datée 1770, dont les commentateurs soulignent habituellement l’audace et la finition de sa composition – « dans le linge blanc gonfle sa poitrine » (Louis Hautecoeur, Greuze, 1913) –, n’est pas inconnue. Elle a figuré dans les collections Jacques de Reiset et plus tard du comte Henri de Greffulhe. La vie de Madame de Champcenetz, surnommée « La Belle Hollandaise », est proche du roman. Deux mariages, le second avec le marquis de Champcenetz, deux divorces ; une femme en vue à la cour de Louis XV à qui l’on accorde une pension et, pendant la Révolution et le Consulat, une militante de la cause royaliste. Outre son soutien financier, elle espionne pour le compte des Anglais et des Hollandais. Arrêtée pour ses activités contre-révolutionnaires à plusieurs reprises en 1794 et 1802, elle échappe à la guillotine… À peu près à la même époque, ce superbe vase chinois en porcelaine de grande taille (h. 74 cm, 150 000/200 000 €) illustre les échanges politiques entre les puissances européennes et l’Extrême-Orient. Il nous parvient en provenance directe du petit-neveu de Talleyrand, Alexandre Edmond de Talleyrand-Périgord (1815-1894), duc de Dino, deuxième fils d’Edmond de Talleyrand-Périgord et de Dorothée de Courlande ; en tant que capitaine de la Légion étrangère en 1855, il a participé à la prise de Sébastopol pendant la guerre de Crimée. Le vase est enrichi d’une scène représentant une procession d’étrangers portant des présents sur des chevaux, lions, et autres bêtes de la mythologie chinoise. Le thème de la réception de délégations apparaît sous le règne de Jiaqing (1796-1820), de la dynastie des Qing. Le col à fond jaune possède un magnifique décor composé de poissons, chauves-souris, fleur de lotus et dragons, traduisant par homophonie les idées de bonheur, de bon augure, de la richesse et de la célébration. Le dessous émaillé turquoise porte la marque à six caractères de Jiaqing. 

 
Chine, dynastie Qing, marque et époque Jiaqing (1796-1820). Vase impérial en porcelaine de la famille rose, marque en rouge de fer à six c

Chine, dynastie Qing, marque et époque Jiaqing (1796-1820). Vase impérial en porcelaine de la famille rose, marque en rouge de fer à six caractères en juanshu, h. 74 cm.
Estimation : 150 000/200 000 
dimanche 18 septembre 2022 - 11:00 (CEST) - Live
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