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Un cabinet flamand orné de peintures attribuées à Isaac van Oosten

Publié le , par Anne Doridou-Heim
Vente le 13 décembre 2022 - 14:30 (CET) - Salle 4 - Hôtel Drouot - 75009

Le cabinet flamand du XVIIe siècle de la collection Jean Bouvier est un véritable théâtre nous menant de surprise en surprise, et sans jamais livrer vraiment tous ses secrets.

Anvers, milieu du XVIIe siècle, peintures attribuées à Isaac Van Oosten (1613-1661).... Un cabinet flamand orné de peintures attribuées à Isaac van Oosten
Anvers, milieu du XVIIe siècle, peintures attribuées à Isaac Van Oosten (1613-1661). Cabinet en ébène et bois noirci, peintures et broderies, ouvrant à deux vantaux, l’intérieur des vantaux, du couvercle, les façades des faux tiroirs et le panneau cintré sont ornés de scènes ayant pour thème de la Création du monde et Adam et Ève au Paradis terrestre, piétement en bois noirci reposant sur des pieds torsadés réunis par une entretoise, cabinet : 73 92,5 46 cm, h. totale : 148 cm. Estimation : 40 000/60 000 

Imaginez-vous dans la ville d’Anvers au milieu du XVIIe siècle. La cité flamande, port influent, riche notamment du commerce des épices, est alors au comble de sa richesse, sa population est passée de dix mille à près de cent mille habitants à la fin du XVIe, un chiffre exceptionnel en Europe. En écho à ce développement, les ateliers d’artistes se multiplient et les commandes affluent. Autour de Rubens, un grand nombre de peintres prospèrent. La réalisation de scènes pour les très recherchés cabinets constitue une activité régulière et lucrative. Souvent, à l’instar de celles pour ce meuble, ayant pour thème la Création du monde et Adam et Ève au paradis terrestre, elles ne sont pas signées. Mais certains détails stylistiques permettent de les attribuer.
Bois des îles
Né dans l’ébène en Italie au XVI
e siècle, premier meuble de l’histoire de l’ébénisterie, source de querelles diplomatiques – notamment quand Henri IV décide de stopper son importation, très coûteuse, et de le faire fabriquer dans son bon royaume –, le cabinet devient emblématique de la production des pays du Nord. De fait, les Flamands, s’ils ne sont pas causants n’en sont pas moins ses plus grands adeptes. Ce sont eux qui ont la judicieuse idée de le réaliser en placage d’ébène, car non seulement celui-ci est exotique, donc rare et cher, mais aussi dur à travailler. C’est évidemment avec le début des circumnavigations que ces essences lointaines arrivent en Europe ; les premières sur le marché sont le bois-brésil (ou pernambouc), le cade, le cyprès, le buis et l’ébène. La mode aussitôt se passionne pour ces bois rares provenant des forêts d’Asie et d’Amérique ou des îles tropicales. L’ébène, rapporté de Madagascar et de l’île Maurice par les Portugais et les Hollandais, étant le plus précieux et le plus délicat, donne son nom à une nouvelle corporation : les ébénistes. Mais abondance de biens ne nuisant pas, on lui adjoint souvent d’autres matériaux – écaille de tortue, ivoire, albâtre, émaux, lapis-lazuli, porphyre, etc. – et des peintures en trompe l’œil. Ces raffinements en font un meuble théâtral, riche en surprises au fur et à mesure de son ouverture. Dans son Dictionnaire universel paru deux ans après sa mort, Antoine Furetière (1619-1688) en donne une première définition : « Cabinet. Espèce de buffet où il y a plusieurs volets et tiroirs, pour y enfermer les choses les plus précieuses, ou pour servir d’ornement dans une chambre, dans une galerie. » Sa vogue est telle que des modèles moins coûteux sont réalisés en bois fruitier noirci, à l’imitation de l’ébène.
 

 

 


Théâtre de la création
Né des voyages de grandes découvertes, le cabinet est justement un meuble conçu pour faciliter les déplacements de ses propriétaires, qui y rangeaient tout leur petit indispensable, papiers et autres bijoux. Il allait ainsi, transporté en carrosse, de château en château. Le piétement, créé ultérieurement, n’est que le traitement plus esthétique des tréteaux alors employés pour le déposer. Utilitaire certes, mais symbolique aussi, il se devait de proclamer la richesse de celui qui le possédait, et de la propager également de province en province. Ceci explique son ostentation clairement assumée. Il s’agit aussi de montrer pour mieux dissimuler, tout un art parfaitement maîtrisé, comme dans celui ici présenté, provenant de la collection du peintre Jean Bouvier (1924-2022). Il ouvre à deux vantaux sur une fausse façade, constituant un abattant fermé par une serrure dissimulée qui, une fois ouvert, découvre neuf tiroirs et une partie centrale architecturée avec panneau cintré. La particularité de cette dernière est d’être ornée de broderies en fils de soie et paillettes, figurant des volatiles et des animaux sous des arcatures ou dans un entourage de rinceaux fleuris ; cette spécificité envoie un joli clin d’œil du fils à sa mère, Thérèse Bouvier (1894-1985) étant brodeuse de son état. Les peintures, elles, sont une ode à la Création du monde et sont attribuées à Isaac Van Oosten. De la vie de ce fils d’un marchand de tableaux, membre puis maître de la guilde de Saint-Luc en 1652, peu de choses nous sont connues. Artiste typiquement anversois, insensible aux influences étrangères, il laisse des paysages d’une grande sérénité, qui l’inscrivent dans la lignée de Jan Bruegel de Velours, et des panneaux pour orner des cabinets, une activité, rappelons-le, à l’époque très rémunératrice. On voit bien ici que l’on est dans les Pays-Bas méridionaux, demeurés catholiques, et non dans ceux du Nord calvinistes militants, car les sujets sont inspirés de la religion, de la Création du monde plus exactement, avec en vedettes les figures bibliques d’Adam et Ève. Ce meuble sera vendu sous les auspices de la déesse Bastet figurée en chatte assise (voir couverture de la Gazette n° 41). On se saurait rêver meilleure protection ! La statue féline, fondue dans l’Égypte saïte, avait été acquise par Jacques et Thérèse, les parents du peintre Jean Bouvier (1924-2022) dont la collection est dispersée, comprenant des manuscrits autographes, des objets de la Haute Époque, de l’art d’Asie aussi… Plusieurs de ses propres œuvres seront aux cimaises. En les regardant, on pense immédiatement au silence dégagé par les natures mortes de Giorgio Morandi. Lui aussi cherchait à déchiffrer le sens caché des choses.

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