Un Boucher de jeunesse

Le 04 juin 2020, par Carole Blumenfeld

Ce Joueur de vieille de Boucher a été découvert dans une armoire par la maison Daguerre. Il représente l’un des ajouts les plus riches au corpus si mystérieux et pour le moins déroutant de la période de jeunesse du peintre.

François Boucher (1703-1770), Joueur de vielle, huile sur toile (détail), 39,5 32 cm, signé «F Bou...».
Estimation : 40 000/60 000 

Certaines œuvres réapparaissent dans des greniers, d’autres dans des cuisines… ce Boucher de jeunesse était lui niché dans une armoire où il avait été relégué, justement en raison même de cette jeunesse. Il fut présenté comme «attribué à» l’artiste lors de la dispersion de la collection du vicomte Beuret en 1924, sa dernière, et seule, apparition documentée. La signature «F. Bou» avait contraint l’expert à donner du crédit à ce postulat, mais la facture si libre et la palette si vénitienne étaient trop éloignées de l’idée que l’on se faisait alors du peintre de Louis XV et de madame de Pompadour. Depuis, ce Joueur de vielle ou Jeune vielleur était attendu. Dans sa monographie chez Arthena dédiée à François Lemoyne, Jean-Luc Bordeaux suggérait déjà, en 1984, le nom de Boucher. Difficile de juger néanmoins d’après une image en noir et blanc, qui présente plusieurs différences troublantes avec le tableau tel qu’il est aujourd’hui.
Fièvre créatrice
Né avec son siècle ou presque, François Boucher en incarne toutes les contradictions. Si les odalisques, les Vénus et les Grâces du premier peintre du roi comptent parmi les images les plus célèbres de la peinture française, ses débuts demeurent énigmatiques. Qu’il ait été élève de François Lemoyne guère plus de trois mois – comme l’affirme Mariette – ou plus longuement, Boucher apprend tout de Watteau lorsque Jean de Julienne l’invite à participer aux gravures du recueil qui porte son nom. À 20 ans, Boucher devint Boucher en copiant Watteau par l’entremise du Julienne. Or, du Mezzetin de Watteau à ce Joueur de vielle de Boucher, il n’y a qu’un pas et même un seul homme : Jean de Julienne, qui possédait la première composition acquise après sa mort par Catherine II et conservée aujourd’hui au Métropolitan Museum of Art. L’inclination du visage, le rouge aux joues, les yeux levés au ciel des deux musiciens évoquent la même fièvre créatrice et la même mélancolie. Boucher saisit ici l’instant que capture Watteau lorsque son personnage oublie l’observateur et se perd lui-même dans ses pensées, l’inspiration du poète. Impossible par ailleurs de ne pas songer à une autre œuvre de la collection de Jean de Julienne, aujourd’hui perdue, mais bien connue par la gravure qu’en fit Boucher, Le Portrait de Watteau peint par lui-même, et par un dessin aux trois crayons conservé au musée Condé à Chantilly. Le statut de cette feuille donnée par Beverly Schreiber Jacoby et Mary Vidal à Boucher laisse songeur. Pour Melissa Hyde, il pourrait s’agir d’un «Autoportrait de Boucher de Watteau», donc un autoportrait de Boucher à travers un autoportrait de Watteau.

Le coup de pinceau avec lequel l’artiste donne vie à la bouche et le modelé des mains annoncent à eux seuls tout ce qui va suivre.

Un monde en gestation
Que ce Joueur de vielle soit né du Mezzetin ou de l’Autoportrait de Watteau, il peut être en tout cas considéré comme l’œuvre la plus intimiste que signa Boucher dans les années 1720. Comme pour la paire d’esquisses conservée au musée du Louvre et au musée des beaux-arts de Strasbourg, Béthuel accueillant le serviteur d’Abraham et Béthuel, le métier de Boucher se définit par une certaine opposition à la facture et à la «légèreté de l’outil» de Lemoyne, telle que la définit Caylus : «les dernières touches, qui, conduites par un sentiment exquis, fleurissent toutes les parties d’un tableau. Le terme de fleuri est allégorique, et ne convient point à une définition : mais je n’en connais point qui exprime précisément cette légèreté.» Il se montra sensible au contraire au faire généreux et aux empâtements de Giovanni Antonio Pellegrini, l’ennemi de Lemoyne, qui lui souffla en 1719 la réalisation du plafond de la salle des conseils de la Banque royale, dans l’hôtel de Nevers. Là encore, avant de découvrir l’Italie de ses propres yeux, Boucher absorbe la leçon vénitienne par la lorgnette de Watteau. La délicatesse des tons, le foisonnement des tissus et la chaleur des chairs sont autant de clins d’œil aux fêtes galantes de Crozat et de Julienne, mais Boucher n’est pas un suiveur ni un artiste qui se contente de s’incliner. Le coup de pinceau avec lequel il donne vie à la bouche et le modelé des mains annoncent à eux seuls tout ce qui va suivre. Il est d’usage d’évoquer le «feu», la «fougue» ou la «chaleur» de son plus brillant élève, Jean-Honoré Fragonard, alors que paradoxalement ceux du «premier» Boucher laissent sans voix tant ils sont inaccoutumés. En quelques coups de pinceau, Boucher enregistre le passage de l’univers artistique des années Watteau à celui du monde qu’il va inventer. La représentation du joueur de vielle est certes un topos de l’art français des XVIIe et XVIIIe siècles. Si la vielle occupe une place de choix dans l’œuvre de Georges de La Tour, elle fait, comme la musette, les délices des amusements champêtres de Watteau sous la Régence, puisqu’elle facilite cette pratique libre mais perd quelque peu cette prééminence sous Louis XV. L’hypothèse, justement, selon laquelle on reconnaîtrait ici le ténor Pierre de Jélyotte, dont les traits ont été rendus célèbres dans les années 1750 grâce à Charles Antoine Coypel (musée du Louvre) et Louis Tocqué (musée de l’Hermitage), est séduisante. D’autant plus que les deux artistes fréquentèrent le Caveau, «société bachique et chantante», dans les années 1735. Elle impliquerait néanmoins que ce Joueur de vielle n’ait pas été peint avant 1733, lorsque Jélyotte, à 20 ans, remarqué par l’inspecteur général de l’Opéra, se lance sur la scène parisienne dans le rôle de l’Amour d’Hippolyte et Aricie, de Rameau. Dans ce cas, le tableau ne serait plus un Boucher du tout début ni un hommage à Watteau et Julienne…

 

François Boucher
en 5 dates
1703
Naissance à Paris
1722
Un an après la mort de Watteau, il commence à travailler pour le recueil Julienne
1727
Publication de l’autoportrait de Watteau gravé par Boucher et départ du peintre pour Rome aux côtés de Carle Van Loo
1734
Il est reçu comme peintre d’histoire à l’Académie royale 1765 Il est nommé premier peintre du roi
mardi 23 juin 2020 - 14:30 - Live
Salle 2 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Daguerre
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