Un bonheur pour les yeux

Le 10 octobre 2019, par Caroline Legrand

Paré de son émail œuf de rouge-gorge, ce vase fera entonner une belle ritournelle aux collectionneurs de porcelaine chinoise… d’autant que ses anses sont ornées de deux ruyi, irrésistibles gages de félicité.

Chine, époque Yongzheng (1723-1735). Vase de forme «ruyi er ping» en porcelaine émaillée œuf de rouge-gorge. Au revers, marque de Yongzheng à six caractères en zhuanshu, incisée sous couverte. Ancienne inscription en lettres latines à l’encre partiellement effacée «Qianlong 1736-1795», h. 27,5 cm.
Estimation : 200 000/300 000 

C’est en lisant les pages de la Gazette que le propriétaire de ce vase, un collectionneur l’ayant acquis il y a une vingtaine d’années, s’est rendu compte de la valeur de son bien, une plus-value exponentielle s’appliquant depuis quelque temps à tous les domaines du marché de l’art chinois. En effet, en page 73 de notre n° 45 de 2018, il remarqua le vase en porcelaine, de forme différente du sien puisque à col long, de taille légèrement inférieure avec ses 20,4 cm de hauteur, mais de même époque et revêtu du même émail dit «œuf de rouge-gorge» : celui-ci venait d’être adjugé, le 13 décembre à Boulogne-Billancourt, 570 400 € (Jonquet OVV)… Fort de cette lecture instructive, notre homme décida d’apporter son bien au commissaire-priseur de Besançon. Un bel augure pour cette céramique, dont on admirera à nouveau la couleur quasi hypnotisante, avec son labyrinthe de légères coulures rouges sur fond bleu-vert. Une apparence qui donna son nom au décor, en référence aux œufs tachetés du rouge-gorge d’Amérique.
Les nuances de la félicité
L’invention de cet émail est attribuée à Tang Ying, le directeur de la manufacture de Jingdezhen de 1729 à 1756. Il était le protégé de Yongzheng, qui régna de 1723 à 1735. Tout comme ses prédécesseur et successeur Kangxi et Qianlong, l’empereur avait une affection particulière pour les arts, chérissant en particulier la céramique. Avec la volonté d’en renouveler les pratiques, il prit une part active dans la production impériale, n’hésitant pas à donner personnellement ses instructions. Il avait ainsi une préférence pour les monochromes de la période Song ; il incita donc les artisans à travailler sur les vert ou bleu céladon, mais aussi les blancs, les turquoises, les jaunes, les roses pâles, les bleus profonds et les sang-de-bœuf. Dès cette époque, plusieurs innovations techniques permettent de créer des couvertes inédites, comme les poudres de thé aux nuances vert bronze, la glaçure lazurite au bleu profond et la glaçure œuf de rouge-gorge. Fruit de nombreuses recherches, cette dernière technique consiste en une première cuisson à 1300-1350 °C de la pièce et de sa couverte. Puis on applique une glaçure plombifère opacifiée à l’arsenic, contenant du potassium et de l’oxyde de cuivre, que l’on cuit cette fois à 800°. Enfin, on souffle de l’oxyde de fer sur la surface de la pièce avant de la replacer dans le four, toujours à basse température. Cette dernière étape donne naissance à cet effet de coulures aléatoires. Un contraste finement maîtrisé, que met parfaitement en valeur la forme de ce vase, douce et épurée, en accord avec les goûts de l’empereur Yongzheng. Outre le col ourlé en forme de gousse d’ail, les deux anses se distinguent par leurs extrémités en «ruyi». Ce terme, signifiant «que vos souhaits se réalisent», désignait à l’origine un long manche en «S» aplati, dont les bouts se terminent en nuage, parfois en champignon («lingzhi»). Un objet d’usage courant, devenu peu à peu une pièce de valeur, que l’on offrit à partir de la dynastie Qing sous forme de sceptre comme un symbole de pouvoir, une récompense ou plus simplement un présent chargé de bons vœux. Un ruyi, un œuf de rouge-gorge… et votre bonheur est assuré !

jeudi 17 octobre 2019 - 14:30
Besançon - 11, rue de l'Église - 25000
Dufrèche SAS
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne