Un beau voyou

Le 10 janvier 2019, par Camille Larbey

Porté par une excellente distribution, le premier film de Lucas Bernard est une élégante comédie policière dans le monde de l’art.

 
© Claire Nicolles Grands Espaces

Le commissaire Beffrois (Charles Berling, tout sourire) est un flic daté. Très daté, même, puisqu’il parle un argot de policier que plus personne ne comprend, porte des chemises à fleurs à la Magnum et a une connaissance en rap arrêtée à NTM. Hormis un beau coup, il y a trente ans, sa carrière a été sans éclat, et l’heure de la retraite a sonné. Le fonctionnaire prend la chose avec philosophie. La date du pot de départ approche, mais un os vient troubler son train-train quotidien : un voleur en série (Swann Arlaud, au charme ambigu) détrousse les particuliers de toiles «de valeur intermédiaire». Dans la vraie vie, l’affaire aurait été confiée aux «brocs», l’unité de la police judiciaire spécialisée dans le trafic d’œuvres d’art. Nous sommes au cinéma, c’est donc Beffrois, désuet quoique pas encore périmé, qui se lance à la recherche du voleur.
Critique sociale
La grande qualité de ce polar, outre ses dialogues ciselés, est de déjouer les clichés du genre. Ici, le flic tourne au jus de fruit plutôt qu’au whisky, aucun trauma n’explique le chemin criminel emprunté par le cambrioleur, l’amour ne rend pas bête et la fille n’est pas une gentille godiche. Bertrand, notre monte-en-l’air, n’a ni le chic d’un Arsène Lupin ni le machiavélisme d’un Fantômas. C’est un jeune homme effacé, presque fragile, habitant une chambre de bonne sous les toits. Pourtant, il est un «beau voyou». Du moins aux yeux de Justine (Jennifer Decker, la révélation du film), une restauratrice de tableaux exerçant dans un très bel atelier le musée Bourdelle. Malgré un rythme parfois un peu nonchalant, à l’image du personnage de Charles Berling, ce premier film de Lucas Bernard flirte avec la comédie de mœurs. Bertrand se place volontairement en marge : il ment, vole, arnaque, n’a pas de carte de crédit ni de logement fixe. Ceux ayant un boulot stable et des enfants (le frère aîné de Bertrand) ou rêvant d’avoir tout cela (les deux fils du commissaire) ne semblent pas particulièrement épanouis. Lui s’est affranchi des obligations sociétales et morales. Il demeure véritablement libre. Entre la vie de voleur et celle d’artiste, n’y aurait-il pas qu’une simple porte, facile à crocheter ?
Ode à Paris
La véritable œuvre d’art du film n’est pas accrochée au mur ou roulée dans le tube télescopique porté en bandoulière par le voleur. La véritable œuvre est Paris, filmé avec délicatesse. Tel un polyptyque, la capitale dévoile sa diversité architecturale et sociale, de Montmartre aux arrière-cours des immeubles haussmanniens, en passant par les barres horizontales de Marcadet-Poissonniers. Vue des toits, où le commissaire et Bertrand jouent au chat et à la souris, la ville laisse place à une activité nocturne composée de brefs instants poétiques : une lumière qui s’allume, une cigarette fumée au balcon, des rires dans une cour. L’art n’est pas seulement dans ces gigantesques appartements lambrissés. Il est partout pour qui saura regarder : une statue dans un hall d’immeuble, un bâtiment à l’architecture postmoderne à un coin de rue ou les plafonds peints du Palais de justice.
La construction du goût
L’art, Beffrois n’y connaît pas grand-chose. «Dites, Vallotton, c’est connu ?», demande-t-il benoîtement. Le policier reconnaît tout de même un Opalka au mur d’une des victimes du cambrioleur, car il a vu une rétrospective au Centre Pompidou avec sa défunte femme. Au cours de son enquête, le modeste commissaire va aiguiser son œil de spectateur. Il s’exerce d’abord devant les toiles figuratives du père de Justine, un ancien peintre les œuvres sont en réalité de Philippe Derome. Dans les musées, qu’il fréquente désormais pour son propre plaisir, il aime acheter une carte postale de tableau, choisie avec hésitation : «Même en modèle réduit, ça reste une collection», assure-t-il. S’il n’y a pas de petit flic, il n’y a évidemment pas de petit collectionneur. Le policier possède dans sa salle à manger une œuvre originale (un collage de Philippe Derome) achetée du vivant de sa femme. Mais il n’arrive pas à savoir s’il l’aime ou non. Là est peut-être le véritable objet de l’enquête : découvrir ce qu’il pense vraiment de ce tableau. Mais en matière de goût surtout le «bon» , un pistolet, un badge et des menottes ne lui seront d’aucun secours.


 

 
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