Ulla von Brandenburg

Le 30 juin 2017, par Carole Blumenfeld

Finaliste du prix Marcel Duchamp, pressentie pour le pavillon français de la Biennale de Venise, Ulla von Brandenburg nous ouvre les portes de sa maison-atelier des bords de Marne, en pleins préparatifs de son exposition au musée des beaux-arts de Rennes.

Ulla von Brandenburg.
© Photo Jan Norhoff courtesy Ulla von Brandenburg et Art : Concept, Paris

Il vous suffira de prendre le train gare de l’Est à 8 h 51 en direction de Château-Thierry et de descendre à Nogent-l’Artaud. Vous trouverez facilement la maison aux volets verts face à la Marne.» Le cadre bucolique en ce matin de printemps ensoleillé, le paysage qui rappelle les vues de la Marne de Cézanne, le décor pittoresque de la maison-atelier où les assistants vaquent à leurs occupations dans le jardin sont pour le moins dépaysants.
La trace qui raconte le temps 
Dans son atelier blanc immaculé incroyablement ordonné, elle nous montre sa «collection»  le mot revient beaucoup  de tissus chinés depuis ses quinze ans sur les marchés aux puces : une jupe de lapon trouvée en Suède, un beau lin, «un déshabillé des années 1930 que j’ai porté à mes 16 ans», des tissus d’ameublement usés destinés aux garnitures de sièges, «de la viscose qui n’existe plus», «le tablier d’une nonne reprisé mille fois», «un ancien drapeau de navire breton» ou encore un rouleau de lainage pour les pantalons de l’armée de Napoléon III. «C’est très important pour moi qu’ils aient été trouvés, qu’ils ne soient pas neufs. C’est peut-être un peu ésotérique, mais ces tissus ont vécu quelque chose et la fibre qui vient de la nature imprime l’information, c’est la trace qui raconte le temps. Je tiens en quelque sorte à l’idée de tenir un journal à partir des tissus.» Minutieusement classés par tonalités de couleurs, la plupart ne vont pas tarder à réintégrer la «caverne d’Ali Baba», au rez-de-chaussée, où se trouvent des dizaines de pans d’étoffes. Son sens de l’organisation et sa rigueur  dont font état les post-it disposés dans son bureau et l’agenda dont toutes les pages sont remplies jusqu’à la fin de l’année  expliquent sans doute comment elle parvient à assurer autant d’engagements. Impossible de noter toutes les expositions collectives,
et l’on parvient à peine à suivre le rythme de celles qui lui sont personnelles. Elle confie d’ailleurs qu’elle trouve la plupart de ses idées nouvelles dans les avions, les trains ou les hôtels.

 

Tableau vivant, installation au musée des beaux-arts de Rennes, 2017. © Jean-Manuel Ralingue/ Musée des beaux-arts de Rennes
Tableau vivant, installation au musée des beaux-arts de Rennes, 2017.
© Jean-Manuel Ralingue/ Musée des beaux-arts de Rennes

Refaire vivre le mythe
«Lors d’une résidence à Memphis dans le Tennessee en 2009, j’ai découvert la légende des Quilts Codes disposés le long de l’Underground Railroad pour guider les esclaves en fuite vers le Canada.» Cette histoire racontée pour la première fois dans une publication de 1998, Hidden in Plain View : A Secret Story of Quilts and the Underground Railroad, repose sur le témoignage très tardif d’une descendance d’esclaves, mais aucun document historique n’en atteste la véracité. «Qu’importe, reconnaît Ulla von Brandenburg, l’idée d’un ensemble de codes et de signaux secrets inventés par des cercles occultes recouvre une notion politique que je trouve géniale, d’autant plus que les quilts étaient réalisés par les femmes en recyclant des étoffes de famille. C’était une façon d’écrire une histoire très intime en cousant, de donner sens à quelque chose, mais aussi un moyen unique d’exprimer leur créativité.» À quelques mètres de là, se trouvent des dizaines de dessins. «Je réalise des petits croquis à l’aquarelle en reprenant ces motifs wagon wheel, tumbling blocks, bear’s paw, que j’agrandis ensuite pour en produire des patrons, avant de faire coudre des pans de tissus de ma collection. J’en intègre aussi parfois des nouveaux achetés au marché Saint-Pierre lorsque j’ai besoin de nouvelles couleurs, mais il m’arrive aussi de teindre des morceaux. Il y a des textures qui marchent bien ensemble, mais je joue aussi des contradictions entre les matières.» Elle ne le dit pas mais, finalement, ces grands quilts qui viennent d’être achetés par le ministère des Affaires étrangères allemand sont une belle parade pour donner corps à ce mythe. Dans la performance théâtrale Baisse-toi montagne, Lève-toi vallon, une commande sur l’existence oubliée des Saint-Simoniens, réalisée dans le cadre de l’action «Les Nouveaux Commanditaires» et présentée au Kaaitheater à Bruxelles en mars 2015, elle a voulu réparer, ou plutôt réécrire l’histoire en créant une zone tampon entre la réalité et l’utopie, offrant à la femme messie la place qu’elle n’avait pas eue. Il y a chez Ulla von Brandenburg une continuelle mise en tension temporelle entre l’irrationnel, la contemplation, la fable, le rite, le rêve et le moment que nous vivons. Elle invite moins à réfléchir qu’à expérimenter un espace sensible où le spectateur, un peu dérouté, hésite entre les rôles d’observateur et d’acteur de part et d’autre des grands rideaux de scène qui habitent l’espace, comme dans Five Folded Curtains (2008). Dans le patio du musée des beaux-arts de Rennes, comme elle l’avait fait à «Sécession» en 2013, elle installe cet été une grande tenture théâtrale qui semble glisser vers le sol, sur laquelle la lumière aurait imprimé le quadrillage de la verrière, tandis que des sculptures en pied des collections permanentes sont disposées sur la partie qui jonche le pavement. Comme elle l’avait fait au Palais de Tokyo lors de la réouverture en 2012 avec Death of a King, où elle avait installé une estrade à deux niveaux, reprenant la structure d’une rampe de skate, elle offre encore une fois la liberté au visiteur d’explorer un lieu dont il réalise la puissance architecturale, mais aussi la fragilité des contours.

 

Gestern ist auch morgen und heute ist wie hier, performance Kasseler Kunstverein, Cassel, 2015. © Photo Gert Hausmann courtesy de l’artiste et Art : C
Gestern ist auch morgen und heute ist wie hier, performance Kasseler Kunstverein, Cassel, 2015.
© Photo Gert Hausmann courtesy de l’artiste et Art : Concept, Paris
Wagon Wheel, installation, Contemporary Art Museum, St. Louis (USA) 2015. © Photo David Johnson courtesy de l’artiste et Art : Concept, Paris
Wagon Wheel, installation, Contemporary Art Museum, St. Louis (USA) 2015.
© Photo David Johnson courtesy de l’artiste et Art : Concept, Paris



Un atelier à la campagne
Un seul et unique langage se prolonge dans l’œuvre d’Ulla von Brandenburg, d’un médium à l’autre : les tissus, les objets, les peintures murales, les aquarelles ou les images en mouvement. «En utilisant des moyens pauvres, je crois profondément avoir des résultats en balance, dit-elle. Je suis très attentive aux techniques locales et j’essaie d’intégrer dans mon travail le bois du noisetier du jardin, des objets liés à la vie rurale trouvés aux puces. J’avais déjà placé des cannes à pêche dans mes œuvres mais ici, en vivant au bord de la Marne, c’est évidemment différent.» «Cela faisait sens de s’installer ici», dit simplement Ulla von Brandenburg en faisant le tour du propriétaire tout en résumant son parcours. «J’aime le fait de ne pas être en Allemagne, être loin de ses racines est un avantage. J’ai toujours eu un tropisme pour la France et surtout une admiration, très tôt, pour les films de la Nouvelle Vague. Lorsque j’étais en résidence à Montréal, Hans Ulrich Obrist m’a proposé une exposition au couvent des Cordeliers, où Laurent Montaron était également invité et nous nous sommes rencontrés à ce moment-là. Après avoir vécu à Montreuil, nous avions besoin de place, l’envie d’être au cœur de la nature et d’essayer une nouvelle forme de vie où les gens sont plus proches.» Le film qu’elle a présenté au théâtre des Amandiers cet hiver, It Has a Golden Sun and an Elderly Grey Moon, parle d’ailleurs de la communauté et du vivre ensemble. «Les artistes ont une place un peu à part et une certaine distance avec la frénésie de la ville, où tout est concentré. Je n’ai pas besoin de faire partie de tout cela en permanence.» Quand on l’interroge sur un éventuel paradoxe à travailler sur un sujet aussi intimiste, lié au foyer familial, que celui des quilts, dans un atelier situé à l’intérieur de sa propre maison-atelier, donc sans aucune mise à distance, elle réplique en souriant : «C’est pour cela que je suis allée dans les champs !» Elle prépare d’ailleurs ses prochains films dans une grange mitoyenne, qu’elle loue ponctuellement, ou dans son jardin. Si elle cite volontiers le théâtre de Beckett, Ulla von Brandenburg puise surtout les sources de ses questionnements artistiques dans le moment irrationnel, à la jonction des XIXe et XXe siècles, où l’occultisme vint contrebalancer la rationalité scientifique, reconnaissant d’ailleurs que notre société manque de rituels. «Je suis à la recherche d’une scène abstraite, un espace artificiel distancié du réel, dans lequel tout peut être joué.»

 

Tableau vivant, installation au musée des beaux-arts de Rennes, 2017. © Jean-Manuel Ralingue/ Musée des beaux-arts de Rennes
Tableau vivant, installation au musée des beaux-arts de Rennes, 2017.
© Jean-Manuel Ralingue/ Musée des beaux-arts de Rennes
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