Uli Sigg : Suisse et fun !

Le 20 octobre 2017, par Pierre Naquin

Proclamé plus grand collectionneur d’art contemporain chinois, Uli Sigg se laisse volontiers approcher par les journalistes. Échange de quelques idées alors que sort un second documentaire dédié à sa personne.

Gu Changwei, B-X025Y018, 2014, impression couleur, 110 x 274 cm (détail). courtesy sigg collection

Tour à tour journaliste, cadre, ambassadeur, vice-président, puis président, Uli Sigg a surtout été toute sa vie collectionneur. À la tête du plus grand ensemble au monde consacré à l’art contemporain chinois, il a méthodiquement «archivé» toute la création de l’empire du Milieu depuis les années 1978-1979. De passage à Paris pour la première du documentaire Les Vies chinoises d’Uli Sigg de Michael Schindhelm, présenté dans le cadre d’Asia Now, il répond à nos questions sur l’art chinois et asiatique d’aujourd’hui.
Comment avance l’ouverture du M+ ?
Les travaux du M+ avancent bien. En tout cas, ils se déroulent comme prévu. Les premières annonces d’une ouverture en 2015 avaient été réalisées avant le choix de l’architecte, ce qui bien sûr fausse la donne. Le M+ fait partie d’un ensemble culturel plus vaste, dont il sera la pièce maîtresse. Le premier bâtiment qui sortira de terre sera l’Opéra cantonais, considérablement plus petit. Ensuite, ce sera au tour du M+. C’est pour bientôt !
Pourquoi avoir choisi le M+ pour votre donation ?
Pour répondre à cette question, il faut remonter au début de ma collection. Dès que j’ai démarré ce travail d’archivage systématique  académique, en un sens  j’ai su que j’en ferai don à une institution en Chine. Autour de 2010, j’ai constaté que plusieurs projets muséaux d’envergure se dessinaient. C’était le moment de prendre une décision. J’ai commencé à négocier avec Pékin et Shanghai, avec les différents ministères de la Culture locaux, et c’est à ce moment-là que Hong Kong est apparu. Ils m’ont tout simplement fait la meilleure offre ! Ils m’ont garanti un musée d’envergure mondiale qui jouerait un rôle de premier plan, à tout le moins en Asie. Et puis, il y a la liberté d’expression qui ne prend pas les mêmes formes à Hong Kong qu’en Chine continentale.
Conserverez-vous un droit de regard sur les activités du musée ?
Plus que cela ! Je suis à la fois membre du conseil d’administration ainsi que du comité d’acquisition du M+. À ces titres, je pourrai faire entendre ma voix non seulement sur le devenir de mes anciennes œuvres, de la future direction curatoriale, mais également sur l’enrichissement des collections. Ma donation est la base du fonds du musée, mais il ne demande qu’à se développer. Je serai même l’un des curateurs de l’exposition d’ouverture à la fin 2019. Ils ont véritablement déroulé le tapis rouge !
Comment avez-vous choisi les mille cinq cents œuvres de votre donation ?
L’idée était de sélectionner un ensemble qui présente l’intégralité de la création chinoise contemporaine depuis ses débuts, vers la fin des années 1970, jusqu’au moment de la donation, en 2012. Raconter l’histoire de cette production en quelque sorte. Il faut savoir que je ne me serais pas aventuré à collectionner de cette manière si les institutions chinoises l’avaient fait. Il me semblait capital que quelqu’un fasse ce travail d’archives. À défaut de mieux, je m’y suis consacré. Aujourd’hui, il me reste environ huit cents œuvres, qui correspondent peut-être davantage à mes goûts personnels.
Depuis l’Occident, on a parfois l’impression que ce qui est retenu de l’art contemporain chinois est foncièrement politique…
C’est effectivement une vision tronquée, mais cela s’explique. Si l’on regarde ma collection, seulement trois cents à quatre cents œuvres sont connues. Elles le sont parce qu’elles ont été montrées dans des expos en dehors de Chine ; des expositions bâties par des commissaires occidentaux à destination de publics occidentaux. D’où des œuvres avec un impact politique plus marqué. Mais l’art contemporain chinois est beaucoup plus vaste que cela, beaucoup plus intéressant, notamment dans sa capacité à intégrer  sans s’opposer  les techniques et sujets traditionnels tels que les paysages, la calligraphie, etc. Par ailleurs, en Chine, la catégorisation temporelle de l’art est très différente de ce que l’on connaît en Occident ; les styles et les époques se chevauchent : la création traditionnelle  les encres tout particulièrement, qui atteignent de très hauts prix aux enchères  que l’on pourrait considérer «moderne» chez nous, continue d’être produite aujourd’hui. On a davantage affaire à des courants stylistiques distincts qu’à une recherche constante d’avant-garde.

 

Uli Sigg pose à côté d’une peinture de Fan Shao. © Karl-Heinz Hug - courtesy sigg collection
Uli Sigg pose à côté d’une peinture de Fan Shao.
© Karl-Heinz Hug - courtesy sigg collection

Comment percevez-vous l’évolution de l’art contemporain chinois ?
Une partie des artistes d’aujourd’hui veut s’intégrer au marché de l’art mondialisé, ce qui entraîne un art qui rentre dans les carcans de la création globale. Parfois, le résultat est pertinent, plus souvent beaucoup moins. D’autres se retournent vers des savoir-faire plus anciens pour en enrichir leur pratique. Il est vrai qu’en général je constate moins de créativité, moins d’expérimentation… mais il me semble qu’il en est de même pour l’art à l’échelle de la planète. Et je considère pour ce qui est de la Chine que les structures d’expositions ne font pas toujours bien leur travail. On ne voit pas le meilleur de ce qui est produit aujourd’hui. On a parfois l’impression que les curateurs font un voyage d’une semaine en Chine et sélectionnent les premiers artistes qui leur tombent sous la main…
Quid du marché ?
Le marché de l’art contemporain chinois est un peu moins flamboyant qu’il y a, disons, cinq ans. Cela tient en partie au fait qu’auparavant les collectionneurs chinois supportaient exclusivement l’art de leur pays. Ils s’intéressent maintenant à la création du monde entier. Ils voyagent beaucoup, visitent toutes les foires et découvrent qu’il y a de très bons artistes dans d’autres contrées, à des prix bien souvent moins élevés que chez eux. Cela n’empêche pas certains créateurs de rester très chers et de nombreux autres d’arriver à vivre décemment de leur art. Probablement davantage qu’à Berlin ou d’autres endroits d’Europe.
Et puis, il y a les modes…
Tout à fait ! Le marché de l’art a constamment besoin de chair fraîche. Il y a quelques années c’était la Chine, maintenant c’est l’Afrique…
Quelle est la capitale de l’art en Chine ?
Ce sont des écosystèmes entiers qui font que les artistes restent ou bougent. Pékin demeure toujours la capitale de la création, mais Shanghai l’a déjà rattrapée  et peut-être même dépassée , pour ce qui est des institutions, principalement privées, de la monstration et des galeries, notamment avec la création de la Power Station of Art que Pékin n’a jamais été capable de mettre en place. À côté de cela, Hong Kong s’est clairement imposé comme le centre du commerce de l’art en Asie. Sans doute les raisons fiscales y sont-elles pour beaucoup, mais le constat est là : les maisons de ventes, les galeries internationales… tous les acteurs ouvrent à Hong Kong. Ce qui a d’ailleurs fait progresser la visibilité de l’art hongkongais, qui n’existait tout simplement pas avant.
Vous avez également été ambassadeur en Corée du Nord et en Mongolie…
En effet. Et je me suis évidemment intéressé à leur production. Tout particulièrement en ce qui concerne la Corée du Nord, je dois avouer. On est face à une variante très sensible et très émotionnelle du réalisme socialiste soviétique. Ces œuvres sont principalement produites par des collectifs. J’ai réussi à revenir avec quelques pièces, mais il a fallu négocier pendant des années avec le gouvernement, en particulier pour celles représentant leurs dirigeants.
Continuez-vous à collectionner ? Cela vous enthousiasme-t-il toujours autant ?
Bien sûr ! Je n’ai pas encore «désappris» à collectionner ! Je m’intéresse toujours principalement à l’art asiatique. Mais je le fais d’une manière beaucoup plus simple, comme n’importe quel collectionneur privé : je vais vers les choses qui me plaisent, qui m’intéressent. Je n’ai plus d’ambition ou de «système». C’est fini, tout cela ! Mais c’est toujours aussi fun ! Un autre fun !

 

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