Tu ne prononceras pas le nom du Louvre en vain

Le 05 mars 2020, par Vincent Noce
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Le scandale est passé largement inaperçu : la Bulgarie a annulé une exposition au Louvre consacrée à l’art sous l’Empire ottoman. Ce retournement est d’autant plus surprenant que l’événement avait été sollicité par ce pays, alors qu’il s’apprêtait à assumer la présidence de l’Union européenne. À cinq mois de l’ouverture, un historien local, collaborant à l’exposition, a ouvert le feu en dénonçant une cérémonie «sacrilège sous les voûtes du Louvre, mêlant les icônes chrétiennes aux tapis de prière musulmans». Emmanuel Moutafov s’est indigné qu’elle ait pu être confiée à une spécialiste de l’art ottoman (période honnie par lui), du département des arts de l’Islam. Membre de l’Académie des sciences, où il est responsable de l’histoire de l’art, il a accusé le Louvre d’accorder «à l’islam la paternité de la création sur les terres bulgares, jusque dans la sphère intime de la vie spirituelle». Il a assuré que «les interactions entre art musulman et chrétien à cette époque étaient inexistantes, au-delà d’une reprise des motifs purement décorative». Derrière ce langage pseudo-scientifique, il livre le fond de sa pensée en assénant : «chercher des parallèles entre la décoration de corans et de livres d'Évangiles est un acte sacrilège.» Une campagne sur les réseaux a alors accusé le Louvre de «bafouer la fierté nationale». Le patriarche orthodoxe a interdit le prêt de seize objets provenant des collections ecclésiastiques, en accusant le Louvre de se livrer à un «blasphème». Le ministre de la Culture, Boil Banov, a essayé de défendre l’exposition, prudemment intitulée «Arts et culture en Bulgarie du XVIe au XVIIIe siècle».

L’accusation de blasphème à l’encontre du Louvre, qui de tous temps a servi d’arme politique, est particulièrement indigne.

Mais ses collègues d’extrême-droite sont montés au créneau. Représentant moins de 10 % de l’électorat, ils sont surreprésentés au gouvernement, si bien que, craignant pour l’équilibre de la coalition, le Premier ministre a annulé l’événement. Les factieux avaient quelques raisons de craindre une exposition risquant de montrer que la tolérance des religions, des langues et des cultures a été interrompue à partir de la fin du XIXe siècle avec la naissance de la Bulgarie moderne, sous domination russe – du dynamitage des trente-neuf minarets de Sofia au nettoyage ethnique de 1989 à l’encontre des populations musulmanes et turcophones. Héritage de cette triste période, la négation du passé ottoman continue d’être largement pratiquée dans les écoles, les musées et les institutions culturelles et scientifiques d’une nation qui peine à reconnaître cinq siècles de son histoire. Le Louvre aurait été coupable de lui tendre un miroir. Dès sa création, l’établissement a affiché sa vision d’un département des arts de l’Islam, non pas sous l’emprise du fait religieux, mais capable de traiter de toutes les cultures qui ont fleuri en un millénaire et demi de l’Andalousie à l’Asie centrale. Signe des temps, aucune voix ne s’est élevée depuis dans le monde arabe pour dénoncer, ici ou au Louvre Abu Dhabi, le rapprochement de corans avec des bibles et des torahs. Dans sa diatribe, Emmanuel Moutafov se plaint qu’il n’y ait toujours pas d’équivalent dédié à l’Empire byzantin, qu’il ramène au christianisme «orthodoxe d’Orient». La violence de cette polémique promet un exercice particulièrement délicat, au moment où le Louvre compte bien ouvrir une galerie byzantine. C’est la seconde fois en quelques mois que le musée est attaqué par les nationalismes en Europe, après les entraves qu’a voulu poser le gouvernement Salvini à la rétrospective Léonard. Franck Riester était alors monté au créneau. Le silence est coupable. L’accusation de blasphème, qui de tous temps a servi d’arme politique, est particulièrement indigne. Le Louvre doit être fier d’incarner la vision universelle de l’humanité. Ne laissons pas éteindre les Lumières en Europe.

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