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Trio gagnant pour la collection Creuzevault : Germaine Richier, Jean Dubuffet et Bernard Buffet

Publié le , par Claire Papon

Germaine Richier, Jean Dubuffet et Bernard Buffet sont les noms à retenir de l’ensemble légué à ses enfants par le galeriste Henri Creuzevault. Preuve que ce n’est pas – toujours – le nombre mais bien la rareté qui fera la différence.

Trio gagnant pour la collection Creuzevault : Germaine Richier, Jean Dubuffet et Bernard Buffet
Jean Dubuffet (1901-1985), Masque de théâtre IV, 6 mars 1969, transfert sur polyester, pièce unique originellement montée sur socle de Plexiglas, 39,5 31,5 cm.
Estimation : 80 000/120 000 €

Le succès appelle le succès, dit-on. Les enfants de Michelle Fagot, née Creuzevault, ont donc tout lieu d’être sereins après avoir décidé de mettre en vente une dizaine de tableaux et de sculptures issus de l’héritage familial. Il leur a suffi de suivre les ventes des collections Colette Creuzevault, sœur aînée de Michelle, orchestrées à Drouot par De Baecque et Associés les 11 décembre 2019, 20 novembre 2020 et 19 novembre 2021 : un très bel accueil était réservé – plus de 2,5 M€ lors de la première vacation – aux œuvres réunies par Henri Creuzevault (1905-1971), immense relieur de la période art déco, ami des écrivains et des artistes, devenu galeriste dans l’effervescence de l’après-guerre, et sa fille Colette. Au décès de son père, celle-ci reprend le flambeau et poursuit l’aventure de la galerie, avenue Matignon puis rue Mazarine, à Paris. La sculpture y tient une place prépondérante. Celle de César, mais aussi et surtout celle de Germaine Richier dont les œuvres ont été reçues en cadeau de son père et conservées par Michelle Fagot-Creuzevault. Si César est absent de cette dispersion, L’Ouragane, comme la surnommaient ses amis et avec qui le marchand signera un contrat d’exclusivité au printemps 1959, avant de poursuivre la promotion de son œuvre, est mise en lumière une fois encore à travers trois bronzes : Escrimeuse avec masque, 1943, L’Échiquier, petit, 1955 et Tarasque, 1955.
 

Bernard Buffet (1928-1999), Chambre gothique, villa Spontini, Paris, 1955, encre et fusain dédicacé à «Aurèle et Henri», 73,5 x 106,5 cm.E
Bernard Buffet (1928-1999), Chambre gothique, villa Spontini, Paris, 1955, encre et fusain dédicacé à «Aurèle et Henri», 73,5 106,5 cm.
Estimation : 12 000/15 000 €

Mise en garde
1943 est l’année de son Escrimeuse, exécutée à Zurich où l’artiste s’installe durant la guerre. Difficile de ne pas penser à Antoine Bourdelle, dont elle fut la seule élève particulière, devant cette silhouette à l’équilibre encore classique. Le mouvement toutefois est ambigu, figé mais sur le qui-vive. Prête à jaillir, notre escrimeuse, au masque quasi fantastique, apparaît comme la matrice des pièces qui seront agrégées par l’imaginaire de Germaine Richier, l’une de celles révélant sa fascination pour les insectes et sa fréquentation des salles d’armes. Comptez 80 000/120 000 €, tout comme pour L’Échiquier. Grands et petits, les échiquiers appartiennent à ses dernières créations emblématiques. Une pièce qui en compte plusieurs tant le jeu apparaît comme une métaphore de la vie : le nombre de combinaisons possibles régit en effet les rapports entre les êtres, l’opportunité de leur mobilité, selon les règles strictes de déplacement propres à ce jeu. Le Cavalier au profil d’hippocampe exprime la ruse, la Tour semble bien fragile sur son trépied, le Fou coiffé de son bonnet à clochettes n’en demeure pas moins roublard : l’échiquier – espace chaotique et morcelé – semble truffé de pièges rendant tout déplacement voué à l’échec… Plus modeste, la Tarasque (8 000/12 000 €) est un clin d’œil aux origines méridionales de l’artiste – provençale par son père, languedocienne par sa mère – autant qu’une évocation des monstres, exutoire des peurs humaines… « À quand une vraie grande exposition consacrée à Germaine Richier, avec toutes les pièces qui s’imposent ? s’interroge Damien Voutay, l’expert de la vente. C’est une immense artiste, qui a créé des univers multiples en une petite centaine de modèles seulement », dont on attend toujours le catalogue raisonné de l’œuvre, comme la rétrospective annoncée depuis plusieurs années par le Centre Pompidou. Prisée de son vivant, elle a aujourd’hui les faveurs d’un public européen.
 

Germaine Richier (1902-1959), Escrimeuse avec masque, 1943, épreuve en bronze à patine brune (3/6, fonte Susse), 105 x 71 x 32 cm.Estimati
Germaine Richier (1902-1959), Escrimeuse avec masque, 1943, épreuve en bronze à patine brune (3/6, fonte Susse), 105 71 32 cm.
Estimation : 80 000/120 000 €

L’éclectisme selon Henri Creuzevault
L’Hourloupe, vous connaissez ? Cette facétieuse dénomination regroupe des créations très variées de Jean Dubuffet. Débuté en 1962, le cycle de L’Hourloupe passe des environnements monumentaux comme La Closerie Falbala (1971-1973) à La Tour aux figures (1968-1985) ou Coucou Bazar (1973), spectacle vivant dont quelques représentations seulement seront données. Sans oublier les toiles, dessins et sculptures reconnaissables à leurs trois couleurs essentielles, rouge, bleu et blanc, de plus en plus ponctuées de rayures ou hachures, et dont la technique, innovante, fait appel aux matériaux synthétiques – polyester, époxy ou polystyrène. Le Masque de théâtre IV, 6 mars 1969 fait partie d’une courte suite de cinq déclinaisons. Autant dire des pièces uniques, des figures d’expression dont la variété évoque les masques du théâtre nô. Toutes sont passées entre les mains d’Henri Creuzevault, qui en cédera deux, et gardera les autres. Deux de ces masques ont été proposés lors des ventes de 2019 (241 300 €) et 2021 (144 780 €). Réponse dans quelques jours pour le nôtre… S’il est des artistes que l’on voit rarement réunis au sein d’une même collection, ce sont bien Jean Dubuffet et Bernard Buffet, dont Henri Creuzevault initiera la carrière de graveur. Formation, personnalité, œuvre… tout les oppose, et, comme notre galeriste, ils se donneront la mort. Deux grands dessins illustrent, s’il en était besoin, les talents de dessinateur de Buffet : Bouteille, verres et bouquet de fleurs, 1953 (mine de plomb, 15 000/20 000 €) et Chambre gothique, villa Spontini, Paris, 1955 –dédicacé à Creuzevault – (12 000/15 000 €, voir photo ci-dessus). Parmi les auteurs qu’affectionnait Jean Dubuffet, cet insoumis aux règles en vigueur, Louis-Ferdinand Céline, occupait une place de choix dont il considérait qu’il était « un génial inventeur, un poète d’ampleur considérable »… En 1950, il s’empresse de lui apporter son soutien lors de son procès et, deux ans plus tard, les deux hommes se rencontrent. L’enthousiasme et le dévouement de l’artiste ne seront guère payés de retour, Céline allant, paraît-il, jusqu’à lui affirmer qu’il préférait la peinture de Bernard Buffet…

mardi 24 mai 2022 - 14:00 (CEST) - Live
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