Tretiakov, la passion russe

Le 25 janvier 2018, par Anne-Marie Minvielle

Véritable institution moscovite, la Galerie Tretiakov, aujourd’hui dédoublée, renferme des trésors méconnus, retraçant l’histoire de la Russie moderne.

Devant la galerie qui porte son nom, l’effigie de Pavel Tretiakov.
© A.M. Minvielle

Remontons à l’époque des tsars… Au sud des flamboyants remparts du Kremlin de Moscou, les rues du quartier Zamoskvoretché sont bordées d’élégantes habitations, d’églises à bulbes et de jardins. Une ambiance à la Tolstoï, ami de l’industriel, marchand d’art et mécène Pavel Tretiakov (1832-1898). Celui-ci s’y établit, dans un décor néo-russe conçu par Vasnetsov. Tandis que son frère Sergueï arpente les galeries et les Salons parisiens, Pavel réunit, dès 1856 à Moscou, les œuvres les plus représentatives de son pays. Un engagement qu’il tiendra durant trente ans, encourageant les artistes du réalisme russe et de l’école des Ambulants. À la mort de son frère en 1892, Pavel lègue les quelque deux mille œuvres de leur collection à la Ville de Moscou, et devient conservateur de ce musée d’État en 1893. Malgré les guerres et les révolutions, le musée poursuit ses acquisitions dans le même esprit, pour atteindre les 170 000 numéros. Il était donc urgent de les présenter dans une nouvelle et proche galerie Tretiakov. En 1998, les Américains et les Européens s’y précipitent les premiers…
Nouvelles tendances 
Sous l’impulsion de Zelfira Tregoulova, «faire connaître l’art russe aux Russes» avait été la priorité de 2016 avec l’exposition «Aïvazovski», qui a remporté un vif succès. Cette directrice générale continue également à développer l’ouverture des deux galeries aux écoles étrangères. Deux tendances qui attirent plus d’un million et demi de visiteurs par an. «La galerie Tretiakov est prête à accueillir des œuvres étrangères, tels les chefs-d’œuvre du Vatican ou les tableaux du Norvégien Munch. De même, je souhaiterais faire découvrir au monde occidental des peintres russes moins connus, comme Repine et Serov», précise-t-elle. Des expositions passionnantes qui s’ajoutent aux œuvres mêmes de ces galeries, inséparables de l’histoire russe. De la splendeur des tsars, la misère du peuple et les paysages infinis à la créativité soviétique.

 

Isaac Levitan (1860-1900), Au-dessus du repos éternel, 1894, huile sur toile, 150 x 206 cm, Galerie Tretiakov.
Isaac Levitan (1860-1900), Au-dessus du repos éternel, 1894, huile sur toile, 150 x 206 cm, Galerie Tretiakov. DR



Coups de cœur à la galerie Tretiakov 
Les salles de peintures des XVIIIe-XXe siècles constituent le département majeur de la Galerie Tretiakov. Celle-ci comprend par ailleurs «le trésor», c’est-à-dire de superbes icônes, l’art russe ancien et les arts graphiques. Les portraits semblent fixer le visiteur qui traverse les salles XVIIIe, où triomphent Nikitine, Andropov et Levitski. Celui de Pierre le Grand, qui encouragea les peintres russes à se former aux techniques occidentales, notamment en Italie, mérite un hommage particulier. Dès le début du XIXe siècle, la peinture russe explose de talents : le romantisme s’affirme avec le portrait de Pouchkine (1827) par Kiprenski, tandis qu’Ivanov triomphe avec le tableau historique de l’Apparition du Christ au Peuple (1837-1857).
Les ambulants 
Bientôt les nouvelles réformes sociales préoccupent les peintres qui se veulent réalistes. Vers 1860, les expositions des «Ambulants», en révolte contre l’art académique, sont soutenues par Tretiakov. Le Mariage arrangé de Poukirev et les grandes œuvres de Perov exaltent la critique sociale à forte ambiance russe avec popes, ivrognes et troïkas. Côté paysages, Les Freux sont arrivés de Savrasov (1871) sont aussi célèbres en Russie que nos Corot français. Les troupeaux de Vassiliev et les mers d’Aïvazovski débordent de lyrisme. Les œuvres de Kramskoï fascinent : L’Inconnue serait-elle Anna Karénine ? Les majestueux paysages de Chichkine impressionnent. Et tous les visages déchirés et les légendes de la Vieille Russie de défiler dans les salles suivantes, où l’œil est capté par Ivan Tsarevitch chevauchant le loup gris de Vasnetsov et les luttes orientales de Verechtchaguine. Il faut prendre le temps de détailler la foule délirante de La Boyarde Morozova ou Le Matin de l’exécution des Streltsy par Sourikov. L’intensité se poursuit devant les scènes d’une Russie tourmentée et les portraits de Repine, avant de s’apaiser face aux subtils éclairages de Kouindji et aux paysages intimistes de Levitan. Soutenu par le groupe du Monde de l’art, l’art nouveau fait alors son apparition, à la russe, violente et magistrale. Difficile de rester insensible aux démons assis et prostrés de Vroubel, peintre fou dont la cheminée en majolique ornait l’hôtel Metropol à Moscou. Au tournant du XXe siècle, les dernières salles réunissent l’Union des peintres russes avec Nesterov, Serov et son adorable Jeune fille aux pêches (1887), Korovine, Kustodiev ou Roerich, auxquels s’ajouteront en 1904 les symbolistes de la Rose écarlate.

 

Piotr Konchalovski, Portrait de V.E. Meyerhold, 1938, huile sur toile, détail, Nouvelle Galerie Tretiakov.
Piotr Konchalovski, Portrait de V.E. Meyerhold, 1938, huile sur toile, détail, Nouvelle Galerie Tretiakov.DR



L’art soviétique au nouveau Tretiakov 
Autre époque, autre visage de la Russie politique. Surnommée le «Krimsky Val», la Nouvelle Galerie Tretiakov offre une immersion dans l’évolution de l’art soviétique au XXe siècle, de l’avant-garde russe (1890-1930) aux artistes contemporains. Encore faut-il en connaître les influences. L’avant-garde russe se compose des différents mouvements que sont le symbolisme, le néo-primitivisme, le rayonnisme, suprématisme, constructivisme et futurisme, sans oublier le groupe du Valet de carreau (1909) autour de Falk, Gontcharova, Lentoulov et Konchalovski. Dès les premières salles, c’est une volée de couleurs, de forces et de sensations qui assaillent le visiteur avec le Paon à la lumière du soleil (1911) de Gontcharova, Famille et Autoportrait (1912) de Konchalovski, Le Cheval rouge (1913) de Vodkin et encore Homme et Babouin (1915) de Yakovlev. Moins tumultueuses, les toiles de Kandinsky, Chagall, Malevitch et Popova environnent Le Carré Noir de Malevitch, surnommé «le point zéro de la peinture». Expressions d’une époque, voici les rares œuvres à fins sociales que nous a laissées le constructivisme lors de l’exposition «Obmokhu» (1921) par Tatline, ainsi que la reconstitution du Club de l’ouvrier (1925) à dominante rouge de Rodchenko. Condamnés par le gouvernement et l’idéologie communistes, les avant-gardistes disparaîtront peu à peu, emprisonnés ou envoyés
au goulag.

Messages politiques 
Le mouvement du réalisme socialiste soviétique triomphe alors. Après les Ambulants, l’Association des artistes de la Russie révolutionnaire (AHRR) exalte l’héroïsme et les portraits solennels autour de Lénine, comme Insurrection (1925) de Red’ko. L’armée rouge, la patrie, l’industrie et le sport en appellent au peuple, avec Vinogradov, Pimenov et Vyalov. Et comme hors du temps, le portrait de Maxime Gorky (1932) par Korin dresse sa silhouette géante sur une Russie brumeuse. Dorénavant, Staline et le parti communiste gèrent les tableaux officiels souvent monotones, sinon le portrait de Staline (1935) par Roublev. En 1962, les non-conformistes soviétiques, dont Neizvestny et Kabakov, trouvent grâce aux yeux de Khrouchtchev, qui leur octroie des ateliers où prolifèrent les groupes de Moscou et le conceptualisme russe avec Prigov, bientôt rejoints par les artistes de Saint-Pétersbourg, Chemiakine en tête, et ceux d’Odessa. Enfin, en 1980, la perestroïka favorise un véritable bouillonnement créatif où l’on croise Pepperstein, Zvezdochetov et Bruskin. Le marché de l’art russe débute, fulgurant, avec un Kabakov vendu 1,5 million de dollars en 1987, somme encore modeste par rapport aux 60 millions de dollars du Malevitch en 2008 ! La dissolution de l’URSS en 1991 encourage une nouvelle génération d’artistes modernes, présents dans les dernières salles du Krimsky Val. «Il s’agit ici d’une véritable renaissance et d’une augmentation incroyable et florissante de tous les domaines artistiques», conclut Zelfira Tregoulova, qui n’hésite pas à en montrer les développements dans les deux galeries Tretiakov.

À voir
Galerie d’État Tretiakov, 10, ruelle Lavrouchinski
et Nouvelle Galerie d’État Tretiakov, 10, Krimsky Val, Moscou, tél. : +7 (495) 957 07 01.
www.tretyakovgallery.ru
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