Trésors gravés de la collection Marcel Lecomte

Le 12 mars 2020, par Philippe Dufour

La dispersion à Drouot d’un ensemble rassemblé par ce grand expert parisien nous invite à un fabuleux voyage dans les premiers siècles de l’histoire de l’estampe, d’Albrecht Dürer à Gabriel de Saint-Aubin. Un rendez-vous à ne pas manquer.

Jacques Bellange (1575 -1616),  Melchior, roi de Nubie, eau-forte originale, épreuve du premier état (sur deux), 27,7 16,4 cm.
Estimation : 10 000 

Le «17, rue de Seine» demeure parmi les adresses légendaires d’une rive gauche où les galeries historiques n’ont cessé de fleurir depuis l’entre-deux-guerres. Marcel Lecomte (1914-1996) y a ouvert la sienne en 1938, pour exposer l’œuvre gravé des figures incontournables de l’art des XIXe et XXe siècles, de Daumier à Chahine, en passant par Laboureur. Une passion née très tôt, et sous l’impulsion de son frère aîné Camille ; à quatre mains, les jeunes gens ont d’ailleurs écrit en 1932 une somme intitulée Estampes modernes, 19e-20e siècles. En 1947, considéré comme l’un des grands spécialistes en ce domaine, Marcel Lecomte est agréé expert auprès de la Compagnie des commissaires-priseurs. C’est aussi l’époque où le spécialiste acquiert plusieurs fonds incontournables pour l’histoire de l’art moderne : une bonne partie de celui de Vollard, dont cinq cuivres de Pablo Picasso, ou encore celui d’André Mellerio, biographe d’Odilon Redon… Au fil des années et des découvertes, il s’affirme aussi comme l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre gravé de Toulouse-Lautrec. Il en expertisera d’ailleurs des dizaines de beaux spécimens lors de la sensationnelle vente de la collection de Maurice Loncle, à la galerie Charpentier le 2 juin 1959, dirigée par Étienne Ader et Maurice Rheims. Réalisant un produit total de 86 millions de francs (environ 1,5 M€ en valeur réactualisée), la vente avait été marquée par l’adjudication à 5,5 millions (autour de 95 000 €) de la fameuse suite de lithographies «Elles».
 

Jacques Callot (1592-1635), Les Deux Grandes Vues de Paris : Vue du Louvre - Vue du Pont-Neuf (reproduite), deux eaux-fortes formant penda
Jacques Callot (1592-1635), Les Deux Grandes Vues de Paris : Vue du Louvre - Vue du Pont-Neuf (reproduite), deux eaux-fortes formant pendants, épreuves du 2e état, chaque 15,7 33,2 cm.
Estimation : 18 000 

Sur bois ou sur cuivre, premiers chefs-d’œuvre
Mais dans son jardin secret, le galeriste entretenait une autre flamme, rassemblant les productions, plus rares encore, des débuts de l’histoire de la gravure. «L’élément déclencheur de cet intérêt a certainement été la dispersion de la collection d’estampes anciennes réunie par le marchand Henri Grosjean-Maupin, où il acquit d’ailleurs ses premières pièces d’exception. Il était l’expert de cette vente tenue à Drouot les 26 et 27 mars 1958», explique son fils Bernard Lecomte. Sous le marteau de Me Ader, un ensemble de trente et une pièces, en particulier, avait fait parler de lui : la quasi-totalité de l’œuvre gravé de Claude le Lorrain, adjugée 1,9 million de francs (soit environ 35 000 €)… Parmi les découvertes de Marcel Lecomte – dont on présente ici 127 numéros – brillent quelques-uns des plus précieux tirages des grands maîtres européens. Avec à leur tête Albrecht Dürer, bien sûr, lui qui devait donner ses lettres de noblesse à cet art nouveau-né, en réalisant pas moins de 330 estampes sur bois et une centaine sur plaques de cuivre. C’est vers 1495, après un premier séjour en Italie, que le jeune artiste met au point sa technique. Développé au XVe siècle, le médium est alors au service de l’imprimerie, destiné à illustrer textes sacrés et profanes. Le plus souvent sculptée au ciseau dans le bois, la gravure est dite aussi «en relief», l’encre se fixant sur les reliefs tandis que les parties évidées donneront les blancs. Mais Dürer, fils d’un orfèvre de Nuremberg, a aussi appris très jeune le travail sur métal, qui va lui permettre de diffuser largement son art. En 1505, il imagine ainsi La Famille du satyre, dont une superbe épreuve exécutée au burin – et pièce phare de la dispersion, que vient aussi soutenir un pedigree imparable (voir page de gauche) – est estimée 35 000 €. Parmi les seize estampes du génial novateur germanique présentées ici, on retiendra aussi Le Rêve (vers 1500), une scène énigmatique où une femme nue apparaît à un docteur assoupi, justifiant ses 12 000 €. Tout aussi ancien, voici l’étonnant «Maître à la licorne». Sous ce pseudonyme, se cache Jean Duvet, originaire de Langres, qui est l’auteur d’un exceptionnel Saint Sébastien, entre saint Antoine, le premier ermite, et saint Roch, burin estimé à 25 000 €. L’artiste, fort singulier, occupe une place à part dans la gravure de la Renaissance française, œuvrant sous les influences croisées d’un Dürer et de maîtres italiens, tel Mantegna.

 

Albrecht Dürer (1471-1528), La Famille du satyre, 1505, burin, 11,6 x 7 cm. Estimation : 35 000 €
Albrecht Dürer (1471-1528), La Famille du satyre, 1505, burin, 11,6 cm.
Estimation : 35 000 

Les virtuoses de l’eau-forte
À l’inverse du procédé sur bois, se développe dès le XVIe siècle la technique de l’eau-forte, qui s’inspire du travail sur métal du siècle précédent. Cette fois, l’encre va se loger dans les creux, créés par la pointe sur une couche de vernis recouvrant une plaque métallique, de préférence en cuivre. L’aquafortiste trace d’abord son dessin avec le burin ; puis, en trempant la pièce dans un bain d’acide nitrique, il approfondit les parties dégagées, prêtes à recevoir l’encrage. Parmi les virtuoses, nommons deux artistes issus de l’école lorraine, alors florissante : Jacques Bellange et Jacques Callot. Du premier, on connaît les sujets gravés, principalement d’inspiration religieuse et souvent marqués par un maniérisme tardif. Dans l’eau-forte originale Melchior, roi de Nubie, épreuve du premier état, il dépeint l’un des célèbres Rois mages porteurs de présents avec une maîtrise forçant l’admiration, tant dans le rendu des matières que dans l’expression du sujet (autour de 10 000 €). Quant à Jacques Callot, il s’affirme plus innovateur encore, en abandonnant le vernis mou pour le vernis dur. Il a découvert ce dernier – qui permet de manipuler plus facilement la plaque gravée – auprès des luthiers italiens, lors de son séjour dans la péninsule. On jugera de sa maestria avec les deux Grandes vues de Paris – l’une du Louvre, l’autre du Pont-Neuf – se détachant des quinze œuvres du Lorrain présentées. Pour cette paire, on devra prévoir 18 000 €. Quelques années plus tard, s’épanouissait du côté d’Amsterdam un autre génie du trait gravé : Rembrandt Van Rijn. Deux figures masculines de sa main nous interpellent par leur regard perçant : le Jeune homme assis, réfléchissant (F. Bol) et le portrait de Jan Lutma. La première date de 1637 et s’avère être une eau-forte originale, épreuve du deuxième état estimée autour de 12 000 €, la seconde montrant un vieil orfèvre, fixé en 1656 (18 000 €). Une pièce primordiale, car elle allie deux techniques : l’eau-forte et la pointe-sèche – qui consiste à ne pas faire intervenir l’acide dans le processus –, dont Rembrandt fut un merveilleux interprète. Cette épreuve du premier état (sur cinq) témoigne aussi des différentes étapes : elle a été imprimée avant que soit dessinée la fenêtre qui habillera le fond de la composition finale.

 

Abraham Bosse (1602-1676), Les Quatre Âges de l’homme, 1638, in-folio en forme d’éventail, eau-forte et burin. Estimation : 3 500 €
Abraham Bosse (1602-1676), Les Quatre Âges de l’homme, 1638, in-folio en forme d’éventail, eau-forte et burin.
Estimation : 3 500 

Visions et fantaisies
Le XVIIIe siècle, période de toutes les audaces y compris dans l’art de la gravure, ne pouvait que séduire Marcel Lecomte. Certains de ses représentants mèneront l’eau-forte à ses plus hauts sommets, notamment, en Italie, un certain Giovanni Battista Piranesi. Le Romain d’adoption va révolutionner ce procédé par son orchestration inégalée des noirs, puissamment employés dans ses Carceri, pl. III, un grand in-folio, dont une superbe épreuve du premier état sur trois devrait ici atteindre 4 000 €. De Jean-Honoré Fragonard, on pourra aussi détailler le délicieux Petit parc, vue de la villa d’Este à Tivoli (2 000 €), un rarissime in-8e. Mais le plus inventif d’entre tous demeure certainement Gabriel de Saint-Aubin. De sa pointe fiévreuse, sont proposées deux pièces hors du commun : d’abord, le Marché du bœuf gras, une eau-forte in-4° en largeur avec des rehauts à l’encre de Chine, qui devrait attirer 6 000 €. Quant à la Conférence des avocats couronnée de nuées, estimée 12 000 €, il s’agit également d’une pièce unique. Cette spectaculaire épreuve affiche la particularité d’être rehaussée de crayon brun et de sépia par Saint-Aubin, qui l’a datée : «Épreuve du 26 7bre 1776». 

 

Aux marques des plus grandes collections
 
Rembrandt Van Rijn (1606-1669), Jan Lutma, orfèvre, 1656, eau-forte et pointe-sèche, épreuve du premier état (sur cinq), 19,8 x 15 cm. Est
Rembrandt Van Rijn (1606-1669), Jan Lutma, orfèvre, 1656, eau-forte et pointe-sèche, épreuve du premier état (sur cinq), 19,8 15 cm.
Estimation : 18 000 

Tout aussi fascinantes que les estampes elles-mêmes, leurs provenances prestigieuses apportent une caution supplémentaire à ces pièces jalons. On déchiffre sur certaines le cachet des plus illustres collectionneurs, du XVIIe siècle au XXe siècle. À l’image de La Famille du satyre : elle provient d’un des plus célèbres bibliophiles et iconophiles français du XIXe siècle, le comte Octave de Béhague (1828-1879). L’homme a rassemblé plus de trois mille estampes de premier choix, riches en pièces historiques et en portraits, et l’un des plus remarquables ensembles pour l’école française du XVIIIe siècle. À sa mort, elles sont acquises par le baron Adalbert von Lanna (1836-1909) ; l’aristocrate pragois faisait preuve d’une exigence méthodique : il achetait les épreuves successives d’une même feuille, jusqu’à en posséder la meilleure version… Toujours de Dürer, La Dame à cheval et le lansquenet (vers 1496-1498) a appartenu à un fonds demeuré dans les annales : celui constitué par le grand Pierre-Jean Mariette (1694-1774). Quant à l’estampe de Jan Lutma, orfèvre par Rembrandt, elle est passée entre les mains de trois esthètes hors pair. Celles de sir Edward Astley (1729-1802), qui avait acquis du peintre Arthur Pond une très complète collection d’estampes du maître hollandais. De Londres, la feuille passe à Dresde, achetée par un autre fin connaisseur : le roi Friedrich August II de Saxe (1797-1854). Avant de rejoindre, elle aussi, les cartons d’Adalbert von Lanna…
vendredi 26 juin 2020 - 14:30 - Live
Salle 7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Ferri & Associés
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