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Trésors de Dresde au musée du Luxembourg

Publié le , par Jean-Louis Gaillemin

Au musée du Luxembourg, perles baroques, œufs d’autruche, bézoards, noix de coco, branches de corail et autres coquillages montés et sertis venus de Dresde illustrent l’ingéniosité des orfèvres de la cour d’Auguste le Fort.

Hans-Anton Lind, Centre de table mobile en forme de bateau avec nautile sur roues,... Trésors de Dresde au musée du Luxembourg
Hans-Anton Lind, Centre de table mobile en forme de bateau avec nautile sur roues, Nuremberg, entre 1603 et 1609, nautile, argent doré, 40,1 20,0 13,0 cm, pied 15 6,5 cm, poids 1,116 kg.
© Grünes Gewölbe, Staatliche Kunstsammlungen Dresden / Paul Kuchel

Parmi les princes électeurs du Saint Empire qui rivalisaient de faste dans l’espoir de prendre place à leur tour sur le trône impérial, Auguste le Fort, grâce aux ressources conférées par les mines des « alpes saxonnes » (argent, pierres précieuses et semi-précieuses) et fort de son élection comme roi de Pologne, réussit à faire de la cour de Dresde cette Florence du Nord qui éclipsait tous ses voisins par l’éclat de ses fêtes et la richesse de ses collections. Lors de son « grand tour » européen, le prince héritier avait admiré la chambre du trésor de la Hofburg de Vienne, la « Tribuna » des Offices à Florence, et fut particulièrement frappé par la « Petite Galerie du roi » lorsqu’il fut reçu à Versailles, en 1687, par Louis XIV. Aussi décida-t-il d’agrandir l’ancienne « chambre du trésor » transformée en cabinet de curiosités par l’électeur Auguste Ier sous le nom de « Voûte verte » (appelée ainsi en raison de son premier décor en malachite), et de l’ouvrir au public. Ses dix salles ménageaient un parcours par matériaux — ambre, ivoire, argent, vermeil — qui culminait dans la salle des objets précieux où étaient placés, cristaux de roches, œufs d’autruche et coquillages montés. Autre pièce exceptionnelle, la salle des joyaux où se trouvaient les pièces les plus monumentales : la « Cour du grand moghol », l’Obeliscus augustalis et l’« Autel d’Apis », chefs-d’œuvre de l’orfèvre de la cour Johann Melchior Dinglinger. Chaque salle était conçue selon le principe des cabinets de miroirs, les pièces étant installées sur des buffets ou des petites consoles accrochées directement sur les parois réfléchissantes qui démultipliaient les objets dans une vision « immersive », avant la lettre. Au musée du Luxembourg, ce sont tous les aspects des collections princières, naturalia, artificialia, scientifica et autres ethnographica qui sont évoqués, des globes terrestres et télescopes du « salon mathématique-physique » aux étriers et « cloches de chameau » ottomans de la « chambre des armures », en passant par les ivoires tournés ou les grands animaux blancs en porcelaine de Kaendler.
 

Balthasar Permoser et al., Maure présentant une racine d’émeraude, 1724, Dresde, poirier laqué, argent doré, émeraudes, rubis, saphirs, to
Balthasar Permoser et al., Maure présentant une racine d’émeraude, 1724, Dresde, poirier laqué, argent doré, émeraudes, rubis, saphirs, topazes, grenat, almandin, écaille, 63,8 29 31 cm.
© Grünes Gewölbe, Staatliche Kunstsammlungen Dresden Photo: Jürgen Karpinski


Ce sont les naturalia qui sont peut-être les plus représentatifs du goût de l’époque : bézoards, noix de coco, nautiles, coraux, dents de narval ou rostres de poisson-scie qui, loin d’être laissés « au naturel », ont toujours été montés, ciselés, travaillés, « artificialisés » en quelque sorte, afin d’exalter leurs formes : dents de narval devenues cornes de licorne ou rostre de poisson monté en épée. En raison de leur apparition magique racontée par Ovide, les coraux étaient particulièrement appréciés. Des algues s’étant pétrifiées et rougies au contact du sang de la tête de la Méduse lors de la délivrance d’Andromède par Orphée, le corail deviendra, par inversion, une amulette contre le mauvais sort. Des bijoux de corail sont accrochés au cou des Enfants Jésus de la Renaissance, et Andrea Mantegna en couronne sa Madone de la Victoire. Dans le domaine des objets, c’est à une ramure de corail qu’est crucifié Jésus ou attaché saint Sébastien. Les rameaux de corail poussent sur la tête des cerfs ou sur celle d’Actéon lors de sa métamorphose. La plus belle d’entre elles étant celle de Daphné qui étend ses ramures rouges pour échapper à Apollon.

Perles baroques
Étonnantes aussi ces « perles baroques » dont les difformités sont exploitées par les orfèvres pour créer des monstres exotiques ou des figures bouffonnes : vigneron ivre, cuisinier jouant du violon avec sa broche et son grill, mendiants traînant leur béquille ou autres miséreux d’autant plus cocasses qu’ils sont revêtus du faste de l’or et des émaux des courtisans de la « Cour du grand Moghol ». Les coquillages ont une place privilégiée, non seulement parce qu’ils proviennent d’océans lointains mais aussi en raison de leurs formes extravagantes, comme le strombe géant surmonté d’une Dame Fortune en vermeil par Martin Borisch ou ces diverses espèces que Christian Wecker va assembler à la façon d’un collage pour en faire une coupe. Les formes spiralées des turbos donnent l’idée de les transformer en dragons fantastiques. Comme celui de Nicolas Schmidt, où trois coquilles émergent des contorsions maniéristes d’une aiguière. Elias Geyer en fera la queue d’une licorne conduite par un Neptune au trident. De grande taille, les turbos deviennent des hanaps ou des coupes serties et tenues par des bandes ornementales en vermeil, comme celle de Thomas Wolff portée par un Cupidon mauresque.
 

Inde du Nord, époque moghole, Corne à poudre, vers 1590 , ivoire, ambre, laiton doré, 26,3 x 8 cm.© Rüstkammer, Staatliche Kunstsammlungen
Inde du Nord, époque moghole, Corne à poudre, vers 1590 , ivoire, ambre, laiton doré, 26,3 x 8 cm.
© Rüstkammer, Staatliche Kunstsammlungen Dresden / Carlo Böttger



Mystérieux nautiles
Mais le roi des coquillages reste le « Nautilus Pompilius » du Pacifique occidental, qui joue une place essentielle dans l’imaginaire des collectionneurs et artistes en raison des descriptions fantasmatiques de Pline l’Ancien qui séduiront même un Jules Verne : « Un mollusque enfermé dans une coquille univalve et profonde […], qu’on nomme avec raison le nautile, à cause de son adresse à naviguer […] dès qu’il est parvenu à la hauteur des ondes, il se retourne et dirige sa coquille à la manière d’un pilote qui dirige un vaisseau. » À la Renaissance, cet « argonaute » séduira aussi en raison de sa « spirale algorithmique » qui inspire savants et curieux fascinés par ce symbole de puissance invincible de la nature, visible aussi bien dans les tourbillons cycloniques que les galaxies. Que ce petit mollusque, se trouvant à l’étroit dans sa coquille, l’abandonne pour en recréer une autre plus grande, adjacente à la précédente, toujours selon le même angle, fascine tous les passionnés du nombre d’or, de la suite de Fibonacci ou autres « géométries sacrées ». Les nautiles sont parfois présentés « au naturel » avec leurs stries de couleur orange. Plus généralement, c’est la couche de nacre qui est décapée et polie pour être gravée par les artisans de Canton, ou à leur arrivée par les artistes européens comme Cornelis Van Bellekin d’Amsterdam qui découpait, incisait et noircissait dans la nacre des motifs mythologiques ou grotesques.

 
Chef-d’œuvre de la Pretiosensaal, un nautile de Bellekin fut repris par l’orfèvre de la cour Johann Heinrich Köhler qui exalta la dynamique formelle de ces monstres et chimères, par de nerveuses montures ornementales. Conçus comme des coupes à boire, ils sont parfois transformés en monstres marins, dont les gueules vomissent une créature maléfique, ou un malheureux Jonas. Mais aussi, « Nautilus » oblige, en nefs, certaines, pourvues de roues, étant destinées à circuler sur les tables des banquets. Dans la Pretiosensaal, ils forment une armada au sommet du miroir qui leur est consacré. Déjà venu à Versailles, lors de l’exposition « Splendeurs de la cour de Dresde » en 2006, le Maure présentant une racine d’émeraude de la salle des joyaux est peut-être le chef-d’œuvre de l’exposition. Ces émeraudes incrustées dans un bloc de limonite provenant de Colombie, Auguste le Fort imagina de les faire porter par un indigène. Mais si la couronne, les colliers, bracelets et autres ornements réalisés dans l’atelier de l’orfèvre de la cour Dinglinger d’après les gravures de Theodor de Bry sont censés évoquer un Indien d’Amérique, la sculpture de Balthasar Permoser correspond aux représentations de l’époque d’un Africain, comme on le voit dans les ballets de cour où Auguste le Fort lui-même s’était déguisé en chef des Africains pour le carrousel des quatre parties du monde en 1709. Quant à l’intervention d’artistes contemporains, elle aurait été bienvenue si l’espace avait été plus vaste. On imagine l’immense cabinet de curiosités que le Grand Palais provisoire ou rénové pourrait créer à la gloire des curiosités, conçues de la Renaissance à aujourd’hui !
à voir
« Miroir du monde », musée du Luxembourg,
19, rue de Vaugirard, Paris VIe, tél. : 01 40 13 62 00.
Jusqu’au 15 janvier 2023.
www.museeduluxembourg.fr
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