Trésor national médiatique

Le 22 avril 2016, par Fabien Bouglé

Mardi 12 avril retentissait un coup de tonnerre comme le marché de l’art en connaît peu, avec le dévoilement d’un tableau attribué à Caravage par le cabinet Turquin.

Attribué à Michelangelo Merisi, dit le Caravage (1571-1610), Judith tranchant la tête d’Holopherne, vers 1604-1605, toile, 144 x 173 cm.
Photo : Studio Sebert

Une fois n’est pas coutume, le Journal officiel du 31 mars dernier a enflammé les passions artistiques. Repéré par le toujours très alerte Didier Rykner de La Tribune de l’art, cet arrêté du 25 mars 2016 refuse le certificat d’exportation à un mystérieux tableau «attribué possiblement à Michelangelo Merisi, dit le Caravage». De quoi mettre le feu aux poudres… Découverte dans un grenier de la région toulousaine, la toile était depuis fin avril 2014 étudiée par Éric Turquin et deux de ses collaborateurs, Stéphane Pinta et Julie Ducher. Cette décision ministérielle a obligé l’expert à revoir sa stratégie et à dévoiler Judith et Holopherne.

À peine révélé au public, le tableau que vous attribuez à Caravage fait débat...
Éric Turquin : Je savais qu’il ne ferait pas l’unanimité. Le problème pour Caravage c’est que tout le monde se dit spécialiste, ce qui n’est pas très compliqué puisqu’on ne connaît que 64 tableaux de lui. Ensuite, notre composition biblique ne se livre pas facilement. D’une part, parce qu’elle est dans un état proche de celui dans lequel elle était à la sortie de l’atelier du peintre, ce qui est très déroutant. Or, beaucoup d’historiens sont habitués aux tableaux des musées, régulièrement restaurés. D’autre part, comme nous l’a dit l’un d’entre-eux, il s’agit d’une toile «expérimentale» parsemée de repentirs, qui fait partie du petit corpus de ces œuvres qui bouleversent l’histoire de l’art. Malheureusement, les photographies échouent à restituer pleinement ce tableau qui a conservé ses couches de vieux vernis. Stéphane Pinta : Aux détracteurs, je dis «venez le regarder». Quand j’ai vu ce tableau pour la première fois, j’ai reçu comme un coup de poing dans le ventre. Je suis restaurateur et copiste de formation, aussi je connais l’état d’esprit dans lequel on fait une copie et ce que l’on peut techniquement faire ou pas. C’est un cas d’école fantastique quand on voit la copie de Louis Finson qui est plate, avec des modelés trop faciles et une absence de violence. Alors que dans notre tableau, la fougue est visible, et encore plus avec les radios qui permettent de déceler une matière noueuse et torturée, des coups de pinceaux a la brava très sûrs, sur lesquels on ne revient pas. Les repentirs attestent aussi du caractère original de la composition.
Le copiste reproduit de manière appliquée ce qu’il a sous les yeux, pas ce qu’il y a en dessous. Techniquement, ce tableau ne peut pas être une copie.

 

« Le repentir de l’index montre que l’artiste a commencé par faire la main de quelqu’un de surpris, avant de faire celle de quelqu’un qui meurt. » Éric Turquin

Comment avez vous procédé dans votre expertise ?
Julie Ducher : Quand le tableau est arrivé, j’ai tout de suite trouvé la copie de Finson dans un livre. Celle-ci appartient à la banque Intesa Sanpaolo, à Naples, et a fait l’objet d’une publication très détaillée. Finson était une peintre, marchand et expert flamand qui devint fou de Caravage. Deux lettres évoquent notre composition. L’une, d’Ottavio Gentile, agent et courtier du duc de Mantoue, mentionne en 1607 dans l’atelier napolitain de Finson deux toiles de Caravage, sans les décrire. Peu après, le duc mande Frans Pourbus pour les voir. Celui-ci laisse une lettre précise, où il décrit La Madone du rosaire, qui est maintenant à Vienne, et une Judith et Holopherne, «à mi-corps, format de chambre», par opposition au format d’autel. On ne connaît qu’une autre composition du même sujet par Caravage, celle de Rome peinte en 1599. Elle est assez proche, mais Holopherne est traité de manière plus classique, beaucoup moins brute, tout comme la servante Abra est moins dure. Les deux tableaux sont reliés par la main droite d’Holopherne. Le peintre reprend ce motif, mais de manière plus réaliste, en ajoutant le hâle et la saleté. Il passe à un degré supérieur d’audace, faisant du général assyrien un simple soldat, un paysan romain, comme Abra est une paysanne du XVIIe siècle, avec son double goître dû à une carence en iode. Éric Turquin : Je peux vous assurer que j’ai pris toutes les précautions, et nous avons réalisé un travail de fond durant deux ans. Les personnes qui devaient être approchées l’ont été. Le problème, c’est que les plus fins connaisseurs de Caravage sont des conservateurs en activité, tenus par le devoir de réserve. Mais je peux témoigner qu’ils ont pour la plupart été enthousiastes... À l’exception notable de Mina Gregori et de Gianni Papi, qui l’attribuent à Finson. En revanche, pour le professeur Nicola Spinosa, ancien conservateur en chef du musée de Capodimonte, à Naples, il s’agit bien d’un chef-d’œuvre de Caravage. Il a tenu à ce que le tableau soit vu par Bruno Arciprete, restaurateur qui a nettoyé les Caravage de Naples. Ce dernier a reconnu sans hésiter la matière de Caravage, un grand moment pour nous.

 

Qu’est ce qu’un trésor national ?

Par arrêté du 25 mars 2016, le ministère de la Culture a déclaré «trésor national» une huile sur toile trouvée dans un grenier de Toulouse et «attribuée possiblement» à Michelangelo Merisi, dit Caravage, ayant pour thème Judith et Holopherne. Dans son arrêté, l’institution est particulièrement prudente et précise : «cette œuvre récemment redécouverte et d’une grande valeur artistique, qui pourrait être identifiée comme une composition disparue du Caravage, connue jusqu’à présent par des éléments indirects, mérite d’être retenue sur le territoire comme un jalon très important du caravagisme, dont le parcours et l’attribution restent encore à approfondir.» L’occasion de préciser ce qu’il en est exactement du classement «trésor national» et quelles en sont les conséquences. En vertu du règlement Européen du 9 décembre 1992 et de la convention internationale de l’UNESCO de 1970 sur la circulation des biens culturels, ratifiée par la France, notre pays a mis en place une législation protectrice qui assure le contrôle des biens culturels quittant la France. En l’occurrence, toutes les huiles sur toile d’une valeur supérieure à 150 000 € et de plus de 50 ans nécessitent la délivrance par le ministère de la Culture d’un certificat de libre circulation pour quitter la France. L’exportateur doit donc constituer un dossier qu’il envoie à la Direction des musées de France, le ministère disposant de quatre mois pour autoriser ou non l’exportation. Si l’autorisation est donnée, le propriétaire reçoit un certificat de libre circulation, qui permet à l’œuvre de quitter la France et de circuler dans l’Union européenne. Pour quitter l’UE, il faut en plus une licence d’exportation. Si elle refuse cette autorisation, la Direction des musées de France, sur proposition du conservateur spécialiste consulté en fonction du bien, doit réunir la Commission des trésor nationaux, qui est chargée de donner un avis favorable ou non de classement comme trésor national du bien qui lui est soumis. Cette commission  composée de fonctionnaires de la Culture, mais également de personnalités du marché de l’art connues pour leur très haut niveau de compétence et de probité,  donne un avis consultatif, qui sera suivi de la décision finale de la ministre. Si cette œuvre est déclarée trésor national, elle devient inexportable pendant trente mois à compter de l’arrêté. Pendant cette période, les spécialistes vont réaliser des recherches complémentaires, pour vérifier les éléments de pedigree et d’authenticité. Par ailleurs, l’État et le propriétaire vont désigner chacun leur expert afin de fixer un prix de vente potentiel à l’État. Dans l’hypothèse où les experts ne parviennent pas à s’accorder sur la fixation du prix, le tribunal de grande instance est saisi afin de fixer le nom d’un expert qui arbitrera entre leurs deux rapports. Au vu du travail de l’expert nommé par le TGI, l’État bénéficie de deux options. Soit il ne fait aucune offre d’achat et doit alors délivrer le certificat de libre circulation à l’exportateur. Soit il en fait une et demeurent alors deux possibilités. Si  le propriétaire accepte, l’État dispose de six mois pour le payer ; s’il refuse, un nouveau cycle de trente mois est engagé. Dans ce processus d’acquisition, l’État peut être accompagné par des entreprises. Si une entreprise participe à l’achat d’un trésor national par l’État, elle bénéficie d’une réduction d’impôt de 90 % du montant qu’elle a donné pour financer l’achat, sachant que le montant de cette réduction ne peut être supérieur à 50 % de l’impôt dû et que l’opération doit être validée par la Commission des trésors nationaux. Par ailleurs, l’entreprise peut acquérir en totalité un trésor national, bénéficiant alors d’une réduction d’impôt de 40 % du prix d’acquisition. Dans cette hypothèse, l’entreprise devient propriétaire du trésor national, mais elle doit déposer l’œuvre dans un musée de France pendant dix ans et ne peut pas la vendre avant l’expiration de ce délai. Elle s’engage également à consentir au classement comme monument historique du bien ainsi acquis, qui devient dès lors parfaitement inexportable. À ce jour aucune entreprise n’a utilisé cette possibilité. On le voit, pour cette œuvre attribuée au Caravage, nous n’en sommes qu’au début d’une saga artistique et juridique, qui durera encore 29 mois, si toutefois le propriétaire et l’État s’entendent sur le prix et, bien entendu, si ce chef-d’œuvre est reconnu comme un Caravage.



Certains reprochent au tableau son manque de traçabilité…
Stéphane pinta : Nous cherchons toujours comment il est arrivé à Toulouse. Il a sans doute peu voyagé. Il n’est pas usé comme le révèlent les noirs, qui sont les couleurs les plus fragiles. Le tableau n’a pas d’anciennes restaurations, ou très peu, et il n’a pas été accidenté, sauf par la fuite d’eau qui a juste déglacé une petite partie du rideau rouge. Il a été réentoilé et mis sur un châssis à clés français, vraisemblablement lorsqu’il est arrivé dans la famille des actuels propriétaires, sans doute vers 1810/1820. Les épaisseurs de vernis jaune, qui ont été allégées pour rendre le tableau lisible, nous permettent de dater le dernier nettoyage à cette époque. Éric Turquin : Ce que l’on sait encore, c’est que Finson l’a emporté en Hollande avec La Madone du rosaire. Les deux toiles figurent en 1617 dans son testament. Mais deux ans plus tard, dans celui de son associé Abraham Vinck, Judith et Holopherne a disparu, probablement vendu par ce peintre marchand. Soulignons d’ailleurs que d’aucuns prétendent que la tête de Judith est nordique alors qu’en réalité, c’est toute la peinture nordique qui vient d’elle. Àtravers ces deux tableaux présents à Amsterdam, la peinture de Caravage a été diffusée auprès des artistes hollandais. Rembrandt n’a jamais fait le voyage à Rome, mais a probablement vu les tableaux. Pour en revenir au pedigree de la toile, ses propriétaires ont vendu un important tableau espagnol dans les années 1980. La tradition familiale le rattachait à l’un de leurs ancêtres, officier de l’armée napoléonienne en Espagne. J’ai vu ses états de service. Selon toute probabilité, les deux tableaux sont arrivés en même temps, l’espagnol un sujet biblique dans un grand paysage est resté dans le salon, tandis que le nôtre a sans douté été relégué au grenier par une maîtresse de maison qui trouvait son sujet trop dur. D’autant que Caravage était tombé dans l’oubli à cette époque, il faut attendre 1905 pour qu’il soit à nouveau mentionné par Hermann Voss, et 1920 pour que Roberto Longhi commence à le faire sortir de l’oubli.

Pourquoi une estimation de 120 M€ ? A-t-elle été influencée par les 160 M€ accordés pour la paire de portraits de Rembrandt ?
Éric Turquin : Contrairement aux modernes et aux contemporains, les tableaux anciens font l’objet de transactions discrètes, dont le public n’entend pas parler. Certes, le prix des Rembrandt donne un repère. Ce sont des œuvres sensationnelles, dans un état époustouflant, mais il s’agit seulement d’exceptionnels portraits hollandais. Notre toile, elle, est un jalon essentiel. Le prix qu’en demandait Caravage en 1607, 300 ducats, était déjà énorme. Plus cher, par exemple, que le grand tableau de La Mort de la Vierge du musée du Louvre, vendu à la même période 280 ducats, par l’intermédiaire de Rubens, au duc de Mantoue. C’est dire l’importance que Caravage lui-même attribuait à ce tableau. En outre Caravage est bien plus rare que Rembrandt. Soixante-quatre tableaux contre trois cent quinze dans les derniers catalogues raisonnés.Et c’est lui qui a révolutionné la peinture !

Le tableau a été présenté au Louvre et analysé par le Laboratoire de recherche des musées de France. Est-il destiné aux cimaises d’un musée ?
Éric Turquin : Au cours des cinquante dernières années, toutes les peintures de l’artiste réapparues ont été achetées par des musées. Nous avons fait des recherches sur le tableau durant seize mois avant d’approcher le Louvre, qui l’a gardé trois semaines. Il a été analysé, même si les résultats ne nous sont hélas pas accessibles. Son classement comme trésor national prouve quoi qu’il en soit l’intérêt des musées nationaux. Cette procédure est avant tout le début d’un processus d’acquisition. Sans elle, les institutions ne peuvent pas avoir accès au mécénat des entreprises.


 

Marc Labarbe commissaire-priseur
à Toulouse

découvreur du tableau

«Il y a deux ans, j’ai été appelé par un monsieur qui possède une belle maison toulousaine. Il voulait me montrer une toile découverte dans la soupente d’un vaste grenier. Elle était très sale et la partie supérieure droite avait pris l’eau suite à une entrée d’eau causée par une tuile déplacée. Mais à travers un grand brouillard blanc, se laissait deviner un beau tableau. Avec du coton et de l’eau j’ai pu rendre visible, le temps d’une photo, la tête de la servante qui me paraissait très intéressante. J’ai également photographié le tableau en entier et j’ai annoncé au propriétaire qu’il s’agissait d’une école de Caravage. Lui penchait pour Murillo, car un de ses aïeuls avait participé à la campagne napoléonienne en Espagne. J’ai envoyé par mail les photographies au cabinet Turquin et, quatre heures plus tard, Stéphane Pinta m’appelait pour me dire que j’avais fait une jolie découverte, assortie d’une estimation de 60 000 à 80 000 €. C’était avant que le tableau ne parte pour Paris, où il a été attribué à Caravage. Quel rêve, j’ai tant espéré découvrir un jour un tableau de cet artiste, j’en parlais même à mon fils quand il était enfant. J’ai toujours été fasciné par la vie rocambolesque du peintre, et par son art qui a influencé toute l’Europe. C’est une aventure extraordinaire que je vis, résultat aussi bien de la confiance que j’accorde à Éric Turquin, que de celle que m’accordent les propriétaires. Notez que durant deux ans, le secret a bien été gardé !»
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