Trafics : sept ans de réflexion

Le 29 juin 2018, par Vincent Noce
 

En 2011, la fille de Jacqueline Picasso portait plainte pour le vol de plusieurs centaines de dessins et aquarelles par un jardinier qui avait réussi à dupliquer une clé. Les faits ne souffrent pas contestation : le malfrat a avoué. Le vol était prescrit, mais, sept ans plus tard, la date du procès prévu pour répondre des accusations de recel n’est toujours pas connue. La même année, Libération révélait qu’une collection de négatifs censés provenir des tout débuts de la photographie, proposée aux enchères, avait toutes les apparences d’une supercherie. Une instruction a été ouverte. Le nom des suspects était sur les lèvres des professionnels dès le lendemain de la vente. Aujourd’hui seulement parviennent les expertises judiciaires et tombent les premières mises en examen.  Le petit monde des antiquaires sait que Bill Pallot, quels que soient les torts qu’il a reconnus, a été maintenu en préventive quatre mois sans pouvoir être entendu par un juge, puisqu’il n’y en avait pas en poste à Pontoise. L’instruction depuis n’a guère enregistré de progrès, ce qui n’a rien d’étonnant quand on apprend que plus de cinq cents postes de magistrats seraient vacants en France. La semaine passée, le même tribunal n’a pas été en mesure de se trouver un président pour assurer le procès de caïds accusés de trafic international de drogue. Alors, on imagine bien que le château de Versailles, éclaboussé par ce scandale des faux sièges XVIIIe, peut attendre. 

C’est peu de dire que les affaires ayant trait à l’art semblent maltraitées par la Justice.

Ces délais sont délétères et injustes pour tous. C’est peu de dire que les affaires ayant trait à l’art semblent maltraitées par la Justice. Ce n’est pas faute d’énergie dépensée par les policiers et gendarmes. Les juges sont les premières victimes d’une paupérisation des moyens et d’un alourdissement des procédures : ils peuvent avoir à conduire une bonne centaine d’instructions en même temps, portant sur des crimes autrement plus graves ou des affaires politico-judiciaires bien plus spectaculaires. Certains redoutent les affaires de faux ou de contrefaçon qui peuvent s’enliser dans d’interminables querelles d’experts, aux détails difficilement compréhensibles pour qui n’a pas son bac 6 en sciences. Outre ces faiblesses chroniques, la Justice souffre de la limite de la prescription. Les enquêteurs ont déjà fort à faire pour boucler leurs dossiers sur les forfaits «en temps non prescrit», pour reprendre leur jargon. Le tribunal de Cologne, qui a complètement loupé le procès de Wolfgang Beltracchi, paré du titre de «faussaire du siècle», n’a pu retenir que quatorze faux tableaux à son encontre. Combien d’autres sont dans la nature, dont les possesseurs peuvent toujours alléguer qu’ils n’ont pas été déclarés tels par un jugement ? Les juges peuvent toujours soutenir qu’il ne leur revient pas d’écrire l’histoire de l’art ou de protéger le marché.  Experts, marchands, commissaires-priseurs, conservateurs et historiens doivent-ils laisser la responsabilité de cet assainissement aux seules forces de l’ordre, qui sont à ce point contraintes dans leur action ? Lors des Assises de l’expertise, le colonel Ludovic Ehrhart, chef de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, a suggéré la création d’une base de données sur le faux. Techniquement, juridiquement, financièrement, ce n’est pas simple. Mais si elle voulait mettre fin à une situation qui lui devient de plus en plus pénible à mesure qu’éclatent les scandales, la profession pourrait se saisir de cette réflexion.

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