Trafic : l’Unesco se prend les pieds dans le tapis

Le 12 novembre 2020, par Vincent Noce
 

L’Unesco commémore le cinquantenaire de la Convention contre le trafic des biens culturels. Le 14 novembre, jour de la signature, devient une « journée internationale » dédiée à cette cause, à l’heure où le pillage a pris des proportions dramatiques dans les pays en guerre et à l’aube d’une crise économique et sociale qui les rend encore plus vulnérables. Ce texte fondateur d’une législation internationale de protection du patrimoine, ratifié par 140 pays, s’est imposé comme une barrière symbolique. Il a ses limites, puisqu’il s’en remet à la bonne volonté des États. N’ayant pu prendre en compte le droit privé, il n’a pas vu venir l’essor formidable du marché de l’art. Est-ce cette frustration qui conduit l’Unesco à reprendre de vieilles lunes qu’elle avait remisées au placard ? Elle proclame que ce trafic serait le troisième en importance après celui de la drogue et des armes, se montant à «près de dix milliards de dollars par an». C’est une régression pour cette organisation, qui, comme Interpol, se refusait jusqu’alors à accoler des chiffres inventés de toutes pièces à une activité souterraine. L’Unesco n’y va pas du dos de la cuiller. Ce montant représenterait 15 % de la totalité du marché de l’art. Pour comparaison, il équivaut à toutes les ventes publiques d’œuvres modernes et contemporaines à travers la planète, de Picasso à Jeff Koons. L’organisation renvoie à une étude de Marc-André Renold, de l’université de Genève. Malheureusement, ce chiffre ne se retrouve nulle part dans un texte qui affirme au contraire : «En réalité, il est problématique d’évaluer l’ampleur du commerce illicite de biens culturels à l’échelle mondiale. Il n’existe pas de statistiques exhaustives et fiables qui permettraient de rendre compte de la véritable envergure du trafic illicite ou de la valeur monétaire du marché noir des biens culturels, et il est aisé de comprendre pourquoi.» Apparemment, le raisonnement ne vaut pas pour Audrey Azoulay. En cinquante ans, l’Unesco ne s’est pas montrée capable d’établir un observatoire sérieux du trafic. Elle se fie donc à cette habitude universitaire problématique qui consiste à énumérer en début de toute réflexion les citations du passé, extraites de leur contexte, quelle que soit leur valeur. En l’occurrence, ce professeur renvoie à un texte de 2011 de Frank Wehringer, lequel, en note, se borne à mentionner que «certaines estimations», dont il ne donne pas la source, parlent de «six à huit milliards de dollars pour le marché illégal mondial» (on ne sait trop s’il inclut la contrefaçon, par exemple).

«Il n’existe pas de statistiques exhaustives et fiables qui permettraient de rendre compte de la véritable envergure du trafic illicite.» Apparemment, le raisonnement ne vaut pas pour Audrey Azoulay.

Mais ce chercheur allemand avertit à son tour : «Il faut bien noter que ces estimations sont contestées et ne répondent pas aux critères scientifiques.» L’Unesco reprend aussi un postulat selon lequel le commerce illicite accaparerait «10 % du négoce de l’art», émis en 1994 par John E. Conklin. Mais le livre de ce dernier est une compilation d’anecdotes sur les vols, escroqueries et fraudes, sans prétention scientifique, dont John Barrett, dans le Journal of Criminal Law and Criminology, regrettait la superficialité et «l’absence de données statistiques disponibles». Comment une agence des Nations Unies peut-elle avancer des chiffres aussi absurdes au risque de discréditer le message qu’elle est censée porter ? L’association internationale des antiquaires IADAA redoute qu’elle puisse ainsi influencer les politiques gouvernementales. À ses yeux, il ne s’agit pas d’une simple bévue, mais d’une stratégie visant à jeter l’opprobre sur l’ensemble du marché de l’art, plutôt que de l’associer à cette mobilisation. Sur France Culture, il a aussi été affirmé, sans aucun élément, que le pillage représenterait «20 % des recettes de Daesh». Dans cette émission, il a été ainsi énoncé un concept étrange, celui de «trafic licite». L’oxymore ouvre l’ère du soupçon.

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