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Toute la mémoire d’Anne et Patrick Poirier

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

Depuis plus d’un demi-siècle, ils sont des figures emblématiques de l’art contemporain international. À Lourmarin, dans le Lubéron, ce duo d’inséparables prépare ses prochaines expositions dans un atelier-laboratoire, miroir de leur réflexion.

© Jean-Christophe Lett Toute la mémoire d’Anne et Patrick Poirier
© Jean-Christophe Lett

En 2004, deux ans après le décès de leur unique fils, Alain-Guillaume, Anne et Patrick Poirier décident de se retirer en Provence dans leur maison familiale et d’y installer leur laboratoire de création. Connus pour leurs travaux sur l’histoire fragile des civilisations anciennes, la mémoire, l’oubli, ces infatigables voyageurs nés respectivement à Marseille en 1941 et à Nantes en 1942, ayant longtemps vécu à l’étranger, se sont rencontrés dans les années 1960 aux Arts décoratifs de Paris pour ne plus ensuite se quitter. «Nous faisons partie de la première génération de couples d’artistes avec, entre autres, les photographes Bernd et Hilla Becher ou les plasticiens Gilbert & George, expliquent-ils. Depuis cinquante-trois ans, nous travaillons et signons ensemble notre production.» En contrebas de la bâtisse perdue dans la nature, leur atelier, éclairé en partie par la lumière naturelle, ressemble à un antre de chercheurs où l’œil ne sait où se poser, tant il regorge de «trésors» témoignant d’innombrables explorations. «Aujourd’hui, explique Patrick Poirier, cet espace de plus de 200 mètres carrés et haut de dix-huit mètres reflète encore la période effervescente que nous avons vécue en 2021, avec le montage de nos expositions au château La Coste, à l’abbaye du Thoronet et au domaine du Muy dans le Var, mais aussi au MRAC Occitanie, à Sérignan (voir Gazette n° 38 de 2021, page 191)». Sur le mur du fond, le portrait dessiné du fils semble veiller, tel un ange de paix, sur la production parentale. Partout, des maquettes de projets non aboutis, rangées sur des étagères ou en cours de finalisation sur des tables, des dessins annotés, figurines miniatures, masques de Gorgone et caisses de transport remplissent, entre mille autres objets fascinants, un lieu au désordre savamment organisé.
 

L'atelier d'Anne et de Patrick Poirier, 2021, Lourmarin. © Jean-Christophe Lett
L'atelier d'Anne et de Patrick Poirier, 2021, Lourmarin.
© Jean-Christophe Lett

Un corpus protéiforme pour une variété de médiums
La plupart du temps, leur processus de création commence par le partage d’une réflexion. «Patrick a de nombreuses idées, qu’il me communique dès le matin et sur lesquelles nous réfléchissons ensemble, ajoute Anne Poirier. Il se rend à l’atelier en matinée. Moi, je le rejoins l’après-midi et y travaille aussi le soir. Chacun peut interférer sur les travaux de l’autre. Nous partageons tout et, souvent, on ne peut définir qui a fait quoi.» Sur des tréteaux, près d’une pile de livres et de petits pots de peinture, une longue maquette blanche interpelle : «Ce projet abandonné prévoyait un escalier menant à une salle triangulaire, au sein d’un lieu très boisé en Birmanie, explique Patrick Poirier. Là, ces maquettes de tours penchées sont de premières études pour une exposition en 1979, au Philadelphia College of Art.» Petites, grandes, entreposées un peu partout dans l’atelier, elles témoignent notamment de leur attrait pour l’architecture, les notions d’échelle, d’espace, et les interventions sur site. «En 1969, nous avons dû changer nos passeports et mentionner notre profession. Anne a choisi d’y inscrire celle d’architecte et moi, d’archéologue, ce qui nous a bien aidés pour visiter des sites archéologiques, à l’époque fermés au public, comme en 1990 la Domus Aurea de Néron, à Rome.» Ce duo d’archéologues-architectes, d’ethnologues, de sculpteurs et de photographes «amateurs», aux rôles interchangeables, use depuis ses débuts d’une variété de médiums. En témoignent, dans des cartons à même le sol, les émouvantes empreintes d’inscriptions latines sur papier japonais, recueillies sur de nombreux bâtiments antiques, comme autant de délicates peaux conservant la mémoire de la pierre. «Celles-ci ont été relevées en 1970-1971 dans la nécropole d’Ostia Antica, en utilisant la technique du papier mouillé.» Sur d’autres feuilles aux coloris saturés, des phrases à l’écriture enlevée accrochent le regard. «Lundi 6 septembre 2021, 11 35. Ulysse avait le sentiment d’avoir vécu par accidents successifs», lit-on sur un exemplaire du Journal d’Ulysse, document fictionnel composé d’une plante séchée, collée sur papier japonais et accompagnée d’écritures. Ils déploient de grands dessins enroulés sur un imposant support en bois. «Durant le confinement, nous avons retrouvé la joie de dessiner en créant «Grand Hôtel Dante. Le Purgatoire», série de dessins monumentaux, colorés, inspirés de la Divine Comédie. En fait, la couleur est arrivée dans notre production grâce aux tonalités changeantes de la nature et de la lumière luberonnaises.» Dans un coin de l’atelier, une grande chambre noire trône sur son trépied métallique. «Nous utilisons la photographie pour collecter des informations et témoigner de la violence de l’histoire sur tous les continents. Nous avons acheté cette chambre à Los Angeles, où nous avons vécu pendant un an, car Patrick était fasciné par l’écrivain et poète Victor Segalen, qui en utilisait une du même type mais plus volumineuse en Chine». Rehaussées de couleurs à l’aniline, leurs épreuves argentiques portent souvent en elles une dimension onirique. Le projet d’épée d’académicienne d’Anne, élue dans la section sculpture le 23 juin 2021, patiente sur une table. «L’Académie a tranché pour ma nomination afin de réparer l’injustice flagrante au sein du flot de nominations masculines !», commente-t-elle. Le parti pris est très symbolique : le pommeau sera constitué d’un autoportrait du couple, dans les deux visages d’un Janus argenté, ainsi que d’une colonne en argent noirci ; la garde, également en argent, sera ornée du dessin d’un cerveau et du portrait gravé de leur fils, tandis que la lame, en acier poli miroir, sera en grande partie dédoublée.
 

L'atelier d'Anne et de Patrick Poirier, 2021, Lourmarin. © Jean-Christophe Lett
L'atelier d'Anne et de Patrick Poirier, 2021, Lourmarin.
© Jean-Christophe Lett

Préserver la mémoire
Le cerveau et ses circonvolutions, le double autoportrait, la colonne, mais aussi le cosmos, la croix, la présence d’écritures et la ruine figurent parmi des récurrences plastiques, présentes au cœur du laboratoire de ce couple fusionnel hanté par les souvenirs de la guerre. «Patrick a perdu son père dans un bombardement lorsqu’il avait un an, et ma mère a perdu le sien à l’âge de sept ans. Lors de la Seconde Guerre mondiale, cela a réveillé en elle de douloureux souvenirs, qu’enfant j’essayaisde comprendre. La ruine que nous évoquons n’est ni nostalgique ni romantique : elle exprime la fragilité des choses en voie de disparition, comme certaines espèces animales, végétales, certaines langues… Elle suggère le fragment, la perte, mais aussi la préservation de la mémoire, de ce qui a été avant nous. Nos maquettes de ruines sont noires, car elles relatent la destruction et le chaos. Inversement, certaines, présentant des architectures utopiques, sont blanches car elles figurent un monde idéal d’idées.» Pour l’heure, ils peaufinent leurs prochaines expositions en Allemagne, en Italie et en France, dont celle prévue au square Victor-Schoelcher de La Roche-sur-Yon (Vendée). Sous la houlette de l’historienne de l’art Laure Martin-Poulet, qui leur a également consacré une monographie (Flammarion, 2017), celle-ci va prendre la forme «d’un herbier photographique autour de la fragilité de la paix, de la mémoire, de la violence des guerres, des villes assassinées, de la haine, incompréhensible en ce printemps 2022.» Soutenu par la galerie Mitterrand à Paris, le double Prix de Rome 1967 est toujours sur la brèche et sensible aux soubresauts du monde. Longtemps boudé par la scène française mais collectionné aux quatre coins du globe, il sonde inlassablement l’âme meurtrie de notre univers, à travers tous ses interstices.

à voir
«Anne et Patrick Poirier - Un hommage à Blaschka»,
square Victor-Schoelcher, quartier Zola, La Roche-sur-Yon (85),
Du 4 juin au 4 décembre 2022.
www.larochesuryon.fr

«Anne et Patrick Poirier - Fragility»,
Ludwig Museum, 1, Danziger Freiheit, Coblence, Allemagne,
Du 3 septembre au 30 octobre 2022.
www.ludwigmuseum.org
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