Touria El Glaoui : l’art contemporain africain sur ses terres

Le 15 février 2018, par Adrien Grandet

Après un premier lancement à Londres en 2013, puis l’année suivante à New York, 1-54 s’installe pour la première fois à Marrakech. Sa fondatrice répond à nos questions.

 
© Victor Raison

1-54 lance sa première greffe en Afrique. Le marché est-il mûr ?
Depuis 2013, il a considérablement évolué.  Non seulement l’offre s’est étoffée, avec de nombreuses et solides galeries ayant ouvert leurs portes en Europe et sur le continent africain, mais la demande elle-même, c’est-à-dire l’intérêt des acheteurs pour des œuvres d’art contemporain africain, s’est beaucoup renforcée, tant en termes de quantité que de qualité. Le marché est aujourd’hui constitué d’une foultitude de personnalités, plus ou moins médiatiques, aux profils très variés et venant de toutes sortes d’endroits dans le monde ; certaines sont particulièrement discrètes, tandis que d’autres parlent et exposent leur collection. Si les Européens, les Africains et les Nord-Américains restent les acheteurs principaux à 1-54, je me réjouis de compter de plus en plus de collection-neurs venant du Moyen-Orient, et même quelques Asiatiques fidèles. Donc, oui, le marché est mûr pour une édition de 1-54 sur le continent. N’oublions pas que ces collectionneurs sont par nature mobiles, habitués à voyager à travers le globe, et en Afrique bien entendu comme ailleurs, pour leur travail, leur plaisir ou pour assouvir leur passion, d’où qu’ils viennent dans le monde.
Pourquoi avoir choisi Marrakech pour cette première bouture sur le continent africain ? Quels sont les atouts de la ville ?
Marrakech est une destination en tant que telle, une cité riche d’une longue histoire culturelle, de plusieurs fabuleux musées, d’une énergie créative débordante, de très nombreux studios d’artistes, d’une myriade de galeries d’art, et j’en passe. C’est l’hôte accompli pour une édition de 1-54 ; elle constitue un pont idéal entre le nord du continent et le sud, le Moyen-Orient et l’Europe. C’est une ville carrefour correspondant à ce que souhaite être 1-54, et à ce dans quoi nous voulons nous inscrire : une vision ouverte du monde, ancrée dans une histoire longue sans oublier d’être tournée vers le futur. Et puis, n’oublions pas le plaisir, pour les Marocains venus d’autres villes du pays tout autant que pour les étrangers, que de découvrir ou redécouvrir la ville rouge, la splendeur de La Mamounia, les ruelles de la médina…

 

Mohamed Lekleti (né en 1965), La Conférence des oiseaux, 2016, technique mixte et taxidermie sur papier, 120 x 100 cm.
Mohamed Lekleti (né en 1965), La Conférence des oiseaux, 2016, technique mixte et taxidermie sur papier, 120 x 100 cm. © Loft Gallery


Y a-t-il beaucoup de collectionneurs au Maroc ?
Nombreux sont les collectionneurs marocains qui suivent 1-54 de près ou de loin, que nous connaissons de longue date ou avons rencontrés dans la préparation de la foire. Il y a ceux de la génération de mes parents, qui ont toute leur vie collectionné les grands peintres et artistes de leur pays et se tournent aujourd’hui vers la jeune garde venue de plus loin, et aussi tous ceux de ma génération, plus ou moins fortunés, qui débutent des collections en explorant le travail d’artistes de leur âge. Ce sont des chemins différents, mais qui se rejoignent autour d’une plateforme comme 1-54. Idem pour les galeries, nombreuses, que ce soit à Casablanca avec L’Atelier 21 et Loft Art Gallery, qui participeront à la foire, à Rabat et à Marrakech, avec Voice Gallery bien sûr, mais aussi de nombreuses enseignes moins internationales mais super-actives. C’est d’ailleurs pour les mettre à l’honneur que nous avons décidé de lancer la “semaine de la foire”, avant même l’ouverture de 1-54, par un vernissage géant à travers la ville : les galeries marrakchies de renom ouvriront leurs portes une soirée, le jeudi 22 février, puis tout au long du week-end bien sûr, afin que tous les invités de 1-54 puissent découvrir leur programme.
Y a-t-il une grosse différence entre le marché au Maroc, et plus largement dans le Maghreb, et celui de l’Afrique subsaharienne ?
Pas nécessairement. Je dirais plutôt qu’il existe une différence notable entre les marchés dans chaque pays d’Afrique, qui ont chacun leur réalités propres, leurs modes, leurs galeries et artistes, etc. Je n’aime pas comparer l’Afrique du Nord au reste du continent, en oubliant que la réalité kenyane est tout aussi différente de celle de Luanda ou Dakar que de Tunis ou d’Alger. Ce qui est certain concernant le Maroc, c’est qu’il y a un intérêt pour les arts non seulement de l’État, à travers les initiatives royales notamment, mais aussi privé. Ce qui dénote par rapport à bon nombre d’autres pays africains, où, d’ailleurs, le secteur public a parfois du mal à s’engager concrètement à soutenir ses scènes culturelles.
Marrakech a eu une foire qui n’a duré que deux ans. Qu’est-ce qui permettra à 1-54 de perdurer ?
L’époque a changé. Le marché a beaucoup évolué, et de nombreux Marocains de la jeune génération qui ne s’intéressaient pas à la création du continent il y a huit ans la regardent maintenant. Sans compter les collectionneurs internationaux, cette fois suffisamment intéressés par cette scène pour être prêts à traverser l’océan Atlantique ou la mer Méditerranée pour découvrir ce que 1-54 Marrakech a sélectionné. Et ils sont nombreux !

 

Mahi Binebine (né en 1959), Sans titre, 2017, cire et pigments sur panneau, 200 x 300 cm.
Mahi Binebine (né en 1959), Sans titre, 2017, cire et pigments sur panneau, 200 x 300 cm. © Sulger Buel-Lovell


L’Afrique a été à la mode au printemps dernier à Paris. Malgré tout, les ventes publiques peinent à décoller. Comment l’expliquez-vous ?
Le Global Africa Art Market Report, publié fin décembre 2017 sur les chiffres 2016, précisait par exemple que la maison de ventes Arthouse Contemporary, au Nigeria, a vu les prix des œuvres contemporaines augmenter de 70 % en sept ans. C’est une évolution conséquente. Sans compter les records aux enchères obtenus ces derniers mois par des artistes comme Njideka Akunyili Crosby, Julie Mehretu, Marlene Dumas ou Yinka Shonibare dans des maisons comme Christie’s et Sotheby’s. Ajoutez à cela le département dédié mis en place par Sotheby’s, avec une première vente en mai dernier à Londres, les chiffres stables et solides de Bonhams, qui s’est intéressé à ce marché avant tout le monde, et surtout le parcours d’artistes tel le jeune Ibrahim Mahama, qui exposait pour l’une des toutes premières fois à l’international avec 1-54 Londres, il y a encore quelques années : il a depuis participé à la Biennale de Venise, avec une œuvre monumentale, et travaille désormais avec la prestigieuse galerie White Cube à Londres. Les exemples sont nombreux en ce sens, et s’ils ne sont pas toujours grandiloquents, je m’en réjouis au fond. Il ne s’agit pas de créer une bulle, mais un marché cohérent et sur le long terme.
Comment réagissez-vous au report sine die de la Biennale de Marrakech ? De quoi cette annulation est-elle le symptôme ?
Je suis attristée par l’annulation d’une édition de cette Biennale, que j’ai toujours considérée comme un événement de premier plan et de très grande qualité, notamment sa dernière, qui s’est tenue en 2016. En réalité, très nombreuses sont les biennales ou autres événements artistiques à souffrir de problèmes financiers : il n’est qu’à regarder du côté de Documenta 14. Cela n’a rien de symptomatique et n’est pas lié à mes yeux à la scène marocaine. Cela arrive, c’est tout, pour des raisons à chaque fois différentes. Je suis confiante en l’avenir de la Biennale, que les Marocains et le public international ont appris à aimer et à parcourir. Elle reviendra et le plus tôt possible, je l’espère !

 

À savoir
1-54 Marrakech, Hôtel La Mamounia, Marrakech,
Samedi 24 et dimanche 25 février 2019
www.1-54.com 
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