Thierry Crépin-Leblond

Le 19 mai 2017, par Annick Colonna-Césari

Le musée national de la Renaissance fête son 40e anniversaire. Mais le destin de l’établissement, installé entre les murs du château d’Écouen, s’est révélé semé d’embûches, comme l’explique son directeur.

© Ferrante Ferranti

Pourriez-vous d’abord rappeler les circonstances particulières de la création de ce musée ?
Il est né d’une rencontre. D’un côté, le musée de Cluny, devenu musée du Moyen Âge, recherchait un endroit où abriter sa collection Renaissance, déposée en réserve. De l’autre, le château d’Écouen, joyau de la Renaissance, s’était retrouvé disponible en 1962, car la Légion d’honneur, son propriétaire sur décision de Napoléon Ier, s’en était retirée. La concordance était parfaite. Et c’est André Malraux, ministre de la Culture, qui a tranché. Après une difficile restauration, Valéry Giscard d’Estaing, président de la République, a inauguré le musée en 1977, ou plus exactement le premier étage, qui donne accès aux appartements d’Anne de Montmorency et de Madeleine de Savoie. Et les travaux ont continué, comme prévu. Le rez-de-chaussée et le deuxième étage, proposant un parcours à travers les arts décoratifs, ont été respectivement achevés en 1981 et en 1985. Malheureusement, on n’a pas accordé à ces deux derniers événements l’importance qu’ils méritaient. Ils ont été noyés dans les actualités de l’époque, les inaugurations du Centre Pompidou et du musée d’Orsay, jugées plus médiatiques.
Lorsque vous avez été nommé, en 2005, à la direction du château d’Écouen, quels étaient vos objectifs ?
Achever sa mise en place, asseoir sa légitimité. Hors les murs, nous avons gagné en crédibilité, puisque nous nous sommes progressivement constitué un réseau de partenaires, en contribuant par notre savoir à différents projets, de la formation de guides conférenciers à la participation à des expositions, telle «France 1500», accueillie par le Grand Palais en 2010. Entre nos murs, nous avons amélioré la médiation et développé une politique d’expositions exigeantes. Le tout, dans le but de faire dialoguer le monument et sa collection, l’art et la civilisation, et de permettre la compréhension d’une époque. Il ne faut pas oublier qu’Écouen n’est pas un musée d’art. Si vous êtes intéressé par les chefs-d’œuvre de la peinture Renaissance, il faut aller au Louvre. Malgré notre persévérance, une légende noire s’attache au château. Fermé au public pendant cent cinquante ans, il pâtit encore aujourd’hui d’un déficit de notoriété. Et beaucoup pensent qu’il est éloigné de tout, alors que le train vous amène en 20 minutes de Paris à la gare et qu’il est plus facile d’aller à Écouen qu’à Versailles.

 

Cour intérieure du château d’Écouen. © Musée de la Renaissance, château d’Écouen-Guillaume Fonkenell
Cour intérieure du château d’Écouen.
© Musée de la Renaissance, château d’Écouen-Guillaume Fonkenell

Il a aussi l’image d’un château de connaisseurs…
Ce n’est pas faux. On trouve, dans le public, des amateurs d’art, des collectionneurs : ils viennent admirer l’exceptionnelle tenture de David et Bethsabée, la nef de Charles Quint, les céramiques d’Iznik ou «les majoliques». Cependant, ils ne sont pas des dizaines de milliers. Selon nos enquêtes, l’élément déclencheur de la visite  hors expositions , est l’envie de voir, souvent en famille, un beau château, ce qu’offre le circuit palatial du premier étage. Et c’est l’occasion, si on le souhaite, de découvrir le musée. Nous, en tout cas, nous nous adressons à tous les publics. Ceux qui ne connaissent pas la Renaissance sont donc les bienvenus. Ici, sont déployés les éléments nécessaires à la compréhension. Au fil des années, nous n’avons cessé d’améliorer les outils de médiation, fiches de salles, cartels, car certains visiteurs sont friands d’explications, ils veulent connaître le modèle d’ornement, la technique, la signification d’un sujet. Pour mieux répondre à leurs interrogations, nous espérons bientôt proposer des tablettes numériques. Mais en aucun cas nous n’abandonnerons la médiation humaine. Elle nous paraît indispensable, précisément pour répondre à la diversité des publics.

 

Wenzel Jamnitzer (1508-1585), Daphné, Nuremberg, XVIe siècle, argent, corail, dorure, 67,7 x 26 cm. © RMN-Grand Palais (musée de la Renaissance, châte
Wenzel Jamnitzer (1508-1585), Daphné, Nuremberg, XVIe siècle, argent, corail, dorure, 67,7 x 26 cm.
© RMN-Grand Palais (musée de la Renaissance, château d’Écouen)-René-Gabriel Ojéda

Qu’en est-il de la fréquentation ?
Elle reste stable. Au total, sur le domaine, nous accueillons 120 000 visiteurs à l’année. Le drame est que 60  000 n’entrent pas dans le château, alors que pour un établissement de la taille d’Écouen, le double serait attendu. Nous ne sommes pas seulement victimes du prétendu éloignement, nous souffrons aussi de la surenchère du nombre des expositions parisiennes, du star-system des musées et de la passivité des voyagistes, qui se contentent des sites les plus connus. C’est la raison pour laquelle cet anniversaire revêt une telle importance à nos yeux, l’objectif étant de conquérir le public qui nous manque. Le potentiel existe. En 2008, la gratuité dans les musées proposée pendant six mois a augmenté le nombre de visiteurs, dont la fréquentation est passée à 84 000. Ce qui prouve que la dépense  même si le prix du billet est modique, 5 €  demeure un obstacle. C’est déjà payer son entrée que de faire le trajet jusqu’à Écouen. Je ne réclame pas la gratuité totale. Mais il faudrait, selon moi, étudier un droit plus symbolique.

 

Paire d’étriers de parade de François Ier, Paris, XVIe, bronze, dorure, 55 x 19,9 cm, présentés au château de Chambord, dans le cadre des 40 ans du mu
Paire d’étriers de parade de François Ier, Paris, XVIe, bronze, dorure, 55 x 19,9 cm, présentés au château de Chambord, dans le cadre des 40 ans du musée national de la Renaissance (jusqu’au 3 juillet).
© RMN-Grand Palais (musée de la Renaissance, château d’Écouen)-Stéphane Maréchalle
Peter Van Aelst (1502-1550), d’après Jan Van Roome (1498-1521), Tenture de David et Bethsabée, David fait chercher Bethsabée à la fontaine et est reçu
Peter Van Aelst (1502-1550), d’après Jan Van Roome (1498-1521), Tenture de David et Bethsabée, David fait chercher Bethsabée à la fontaine et est reçu au palais, Bruxelles, vers 1525, tapisserie à fils de laine, soie et métal, 458 x 724 cm.
© RMN-Grand Palais (musée de la Renaissance, château d’Écouen)-Gérard Blot


Quelles sont vos sources de financement ?
On peut toujours attendre davantage d’un budget. Mais disons que l’État assure le bon fonctionnement du monument. Quant à nos ressources propres, nous devons les accroître. Hélas, tant que la notoriété reste insuffisante, nous ne pourrons pas faire du mécénat une politique majeure, même si nous en avons le projet. Nous bénéficions néanmoins de certains soutiens. Nous avons la chance d’avoir sur notre territoire l’entreprise Vygon qui aide nos activités, à hauteur d’environ 25 000 € par an. Cependant, les appuis sont le plus souvent ponctuels. Paris Aéroport a cofinancé la restauration de la tenture de David et Bethsabée, et la fondation BNP Paribas, celle de la copie de La Cène de Léonard de Vinci. L’Oréal a soutenu «Le bain et le miroir», une exposition co-organisée avec le musée de Cluny. Nous finalisons un partenariat avec les hôtels de Roissy, afin d’assurer les visites de groupes venus en séminaires. En revanche, nous louons peu nos espaces en vue de tournages, d’abord parce que peu de films prennent pour sujet la Renaissance, et puis, il ne faut pas confondre le château avec un studio. Il est impossible de faire du feu dans les cheminées. La suie attaque les tapisseries. De même qu’on ne peut garder portes closes durant trois jours. Rien ne se décide au détriment du public.

 

Lit du duc Antoine de Lorraine, 1515, prêt du Musée lorrain (dépôt du mobilier national) au musée national de la Renaissance. © musée lorrain, nancy/p
Lit du duc Antoine de Lorraine, 1515, prêt du Musée lorrain (dépôt du mobilier national) au musée national de la Renaissance.
© musée lorrain, nancy/phiippe caron

Alors, comment allez-vous célébrer cet anniversaire ?
Je dénonce depuis trop longtemps la surabondance des expositions pour participer moi-même au phénomène. Mais puisque nous souhaitons développer la notoriété du château, le budget que la RMN aurait pu allouer à la préparation d’une exposition servira à une importante campagne de communication. Ce qui est une première. Les festivités, liées à l’anniversaire proprement dit, se dérouleront cet automne, dans la ville, à l’appui de concerts, représentations théâtrales et spectacles de rue. Toutefois, l’idée principale est de mettre la Renaissance en réseau, à travers la France. Dans une vingtaine de musées partenaires, des œuvres venant de notre collection ou renvoyant à Écouen, sont dès à présent mises à l’honneur, et ceci durera plusieurs mois. Le château de Fontainebleau sort de ses réserves une Allégorie de la Renaissance. Nous prêtons une tapisserie au château de Pau et les étriers de parade de François Ier au château de Chambord. Quant au Louvre, il consacrera un dossier au portrait d’Anne de Montmorency. J’espère que ces quarante ans permettront enfin de comprendre la personnalité d’Écouen. Non pas tant pour mettre le château sous les feux des projecteurs, mais pour mieux faire connaître l’esprit de la Renaissance.

THIERRY
CRÉPIN-LEBLOND

EN 5 DATES
1963
Naissance à Brazzaville (République du Congo)
1987
Lauréat du concours de conservateur du patrimoine
1989
Conservateur au musée national de la Renaissance au château d’Écouen
1999 Directeur du château de Blois
2005
Directeur du musée national de la Renaissance
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