Gazette Drouot logo print

Thérèse, philosophe et très libertine

Publié le , par Bertrand Galimard Flavigny

Les ouvrages libertins du XVIIIe siècle fascinent pour leur texte et surtout leurs illustrations, certes explicites, mais de grande qualité. Thérèse en est l’un des fleurons très recherché.

Le frontispice de l’exemplaire ayant appartenu à Roger Peyrefitte,vendu à Drouot,... Thérèse, philosophe  et très libertine
Le frontispice de l’exemplaire ayant appartenu à Roger Peyrefitte,
vendu à Drouot, l’équivalent de 20 
600 € en janvier 1977.
© Librairie Amélie Sourget / Studio Sebert

L’un des ouvrages anonymes parmi les plus célèbres est Thérèse philosophe, ou mémoires pour servir à l’histoire de D. Dirrag et de Mlle Eradice…. titre complété par : Avec l’histoire de madame Bois Laurier. Par commodité, on lui attribue comme auteur Jean-Baptiste Boyer d’Argens (1704-1771), tout en laissant entendre que Denis Diderot (1713-1784) y aurait contribué. Peu après sa parution, l’avocat Edmond Jean François Barbier (1689-1771) fit en effet un parallèle avec ce dernier, qui venait d’être emprisonné à Vincennes après la parution des Bijoux indiscrets (1745) et des Pensées philosophiques (1746), toutefois moins sulfureux que Thérèse. On ajoute encore, parmi les contributeurs, un certain Arles de Montigny (dates inconnues). Celui-ci, qui se nommait en réalité Darles, fut longtemps tenu par la police de Louis XV pour l’auteur de «ce brûlot matérialiste contre les sots» – selon la définition que l’on a donnée de l’ouvrage – alors qu’il fut un intermédiaire dans le commerce du livre et pour une réédition. Le marquis de Sade voyait dans Thérèse, un «ouvrage charmant du marquis d’Argens, l’unique qui [a] agréablement lié la luxure et l’impiété». On ne saurait mieux définir un texte libertin. Tout y est : discréditer l’Église et donc l’ordre établi par la débauche. Celui-là s’inspire d’une affaire qui se déroula à Aix-en-Provence en 1704, mettant en scène les amours supposées d’un père jésuite et de l’une de ses ouailles. C’était la mode chez les libertins du XVIIIe siècle que de raconter les turpitudes de moines et de religieuses. Les titres les plus connus ne dissimulent en rien leur contenu, notamment l’Histoire de Dom B***, portier des chartreux – que l’on dit être de Jean-Charles Gervaise de Latouche (1716-1782) et qui connut, à partir de 1741, une vingtaine d’éditions  – ou La Tourière des carmélites, servant de pendant au P. [Portier] des C. [Chartreux]…, sans doute de la même année, attribué à Meusnier de Querlon, qui se piquait de n’avoir écrit aucun mot obscène. Un exemplaire (Constantinople, Chez l’imprimeur Moufti, 1570 (1770 ?), deux parties en un volume in-12, maroquin rouge orné, a été vendu le 15 juin 2017 à Drouot, 682 €, par la maison Baron Ribeyre & Associés, assistée par Emmanuel Lhermitte.
Une affaire d’État
Nous nous souvenons d’un exemplaire d’une édition originale de cette Thérèse philosophe, ou Mémoires pour servir à l’histoire de D. Dirrag et de Mlle Eradice… (La Haye, s.d. [1748] deux tomes en un volume in-8°), ayant pour nom d’auteur Arles de Montigny, relié à l’époque en maroquin rouge, triple filet doré et somptueuse dentelle ornant les plats, protégé par un boîtier cartonné illustré, ayant appartenu à Roger Peyrefitte et vendu 35 000 F (soit 20 600 € d’aujourd’hui) lors de la dispersion de sa «bibliothèque singulière», à Drouot, le 31 janvier 1977 par Mes Loudmer et Poulain, assistés par les experts Claude Guérin et Marc Loliée. Cet exemplaire, que nous avons retrouvé chez la libraire Amélie Sourget, est orné par 17 gouaches originales libres sur peau de vélin. Ces planches ont été glissées dans les pages à la place des gravures originales, ce qui en fait un unica. Jacques Duprilot, dans Éros invaincu, commentant la bibliothèque de Gérard Nordmann, indique que «l’édition parisienne de Thérèse “sous contrôle” saisie en décembre 1748, comportait déjà des planches libres d’un format supérieur au livre». L’édition courante, si l’on peut dire, comporte 16 estampes qui se retrouvent jusqu’en 1775 et accompagnent de très près le texte. La quasi-totalité de cette impression parisienne de décembre 1748 fut saisie chez une ouvrière nommée Catin le Cocq, chargée de l’assemblage du livre, et son instigateur Darles fut embastillé de février 1749 à août 1750. Thérèse philosophe était, rapporte encore Jacques Duprilot, «devenue une affaire d’État pour avoir trop mêlé le sacré et le profane, mais aussi pour ses planches libres, probablement exécutées d’après des tableaux licencieux dont la police cherchera à retrouver le peintre et les différents propriétaires». En vain. Cela n’a pas empêché les rééditions successives : une dizaine est mentionnée dans Les Livres de l’Enfer du XVe à nos jours, de Pascal Pia, publié en 1978, mais il pensait que la vingtaine était plus probable. Récemment, à Drouot, le 1er mars 2019, un exemplaire d’une édition de La Haye (s.d.), relié en veau marbré, a été vendu 450 € par Drouot Estimations OVV, assisté par Danyéla Petitot. Cette édition a sans doute paru un an après l’original. Elle est, outre le frontispice, illustrée par cinq gravures pour la première partie et dix gravures pour la seconde. Une planche dépliante a été restaurée par du ruban adhésif, ce qui explique le prix bas. Pascal Pia mentionne encore que, selon Henri Cohen, dans son Guide de l’amateur de livres à gravures du XVIIIe siècle (1912), les 24 gravures libres, les titres gravés et les frontispices ont été attribués à un dessinateur hollandais nommé Delcroche. Mais rien n’est moins sûr. Les éditions suivantes sont toutes «augmentées d’un plus grand nombre de gravures que toutes les précédentes». Les 20 figures de l’édition dite  «À Londres, datée 1785» (Paris, Cazin, deux parties in-16), ont été gravées par Elluin d’après les dessins de Borel, spécialiste du genre. «Ces figures sont très soignées et très fines, comme toutes celles qui sont dues à l’association de ces deux artistes hors ligne dans le genre érotique», assure Henri Cohen. Thérèse philosophe a été l’ouvrage érotique le plus traqué, est-ce parce que l’on montre le père jésuite fouetter sa pénitente 

à lire
Marie-Françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel, L’Enfer de la bibliothèque. Éros au secret, 320 pages, BnF Éditions, 2019.
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne