The Art Market 2020 : un marché en demi-teinte

Le 28 mai 2020, par Pierre Naquin and Carine Claude

Malgré un certain rebond, le marché de l’art oscille entre bonnes surprises et dégringolades sévères. C’est ce qui ressort du (passionnant) rapport préparé par Clare McAndrew pour le compte d’UBS et d’Art Basel.

Clare McAndrew.
© PAUL MCCARTHY. COURTESY ART BASEL

Comme à son habitude rigoureux, informé et sourcé, le dernier rapport de Clare McAndrew, fondatrice d’Arts Economics, est une somme en matière d’analyse macroéconomique et un must-read. Ce rapport est l'un des seuls de son genre à offrir un panorama à 360° d’un marché complexe, constitué d’une myriade d’acteurs, et pour lequel les données sont disparates, voire peu fiables pour certaines. L’autrice propose entre autres une nécessaire confrontation de ces analyses à une actualité marquée par des incertitudes mondiales et un climat politico-économique fébrile, en particulier les conséquences du conflit commercial opposant la Chine et les États-Unis, deux des plus importantes places du marché de l’art. Le rapport affine cette année son approche socio-économique, grâce à une enquête menée auprès des collectionneurs les plus fortunés – les fameux high net worth individuals, ces millionnaires désignés par le sigle HNWI. Il en ressort des statistiques fort instructives, notamment au sujet des comportements d’achat des millennials et des femmes. Ainsi, nous apprenons que les plus jeunes de ces collectionneurs dépensent sans compter (3 M$ en moyenne sur deux ans) – six fois plus que leurs aînés baby-boomers –, que les femmes achètent plus d’art que les hommes, 16 % d’entre elles ayant même dépassé les 10 M$ d’achats en art au cours des deux dernières années —, et que la parité n’est pas encore pour demain, puisqu’elles ne représentent que 37 % de l’effectif global des collectionneurs dans le monde. Signe d’un changement de mentalités, les HNWI ont tendance à revendre très vite leurs acquisitions. Les œuvres nouvellement créées se retrouvent rapidement sur le second marché, ce qui, selon Clare McAndrew, suggère que les jeunes collectionneurs achètent dans une optique d’investissement, en particulier pour le segment haut de gamme de l’art contemporain. Bien que ce ne soit pas leur motivation première, 74 % des millennials interrogés déclarent en effet attendre un retour sur investissement lorsqu’ils achètent de l’art.
Retour au niveau de 2011
Mais l’information centrale du rapport reste le résultat global des ventes d’art et d’antiquités, estimé à 64,1 Md$ en 2019. Mis en perspective sur dix ans, il montre que le marché a augmenté de 62 % en valeur depuis son point le plus bas en 2009 (juste après la crise financière). Mais aussi que sa baisse de 5 %, après deux années de croissance continue, le ramène à son niveau de 2011, soit 6 % en dessous du pic atteint en 2014. Il demeure cependant un grand pourvoyeur d’emplois, avec plus de 3 millions de personnes travaillant directement dans ce secteur en 2019. Les trois pays principaux – les États-Unis, le Royaume-Uni et la Chine – voient leur part décliner de 2 %, mais se partagent toujours à eux seuls 82 % du marché. Sans surprise, les États-Unis s’imposent encore en tête de classement avec 28,3 Md$ et 44 % de parts de marché. Malgré une baisse de 5 %, ce dernier reste quand même à son deuxième plus haut historique. En deuxième position, le Royaume-Uni perd 9 points par rapport à 2018 (- 20 % en valeur) avec un résultat estimé à 12,7 Md$. Un score honorable si l’on considère les atermoiements liés au Brexit. En dépit du ralentissement de sa croissance, la Chine occupe toujours la troisième place du podium avec 18 % de parts de marché et 11,7 Md$ de chiffre d’affaires. Mais ses résultats ont enregistré une perte de 10 % par rapport à 2018, soit une deuxième année de baisse consécutive. À noter : la France résiste à cette tendance générale à la baisse, puisque les ventes y sont en hausse de 7 % en valeur (soit 4,2 Md$), ce qui lui permet de conquérir un point avec 7 % de parts de marché mondiales.
Enchères en berne, sauf en France
Surprise de taille, néanmoins : avec un résultat de 24,2 Md$ en 2019, le secteur des enchères est en chute de 17 % après deux années de hausse consécutives. Tous les pays ont été affectés – à l’exception notable, une fois encore, de la France, qui sort du lot avec des résultats de ventes en hausse de 16 % (soit 1,6 Md$). Les États-Unis connaissent la baisse la plus spectaculaire, avec une chute de 23 % (soit 9 Md$ de résultats). On observe un ralentissement général, et ce malgré de belles ventes millionnaires enregistrées au cours de l’année – dont plus de 65 lots dépassant les 5 M$ pour le seul art contemporain. L’une des raisons de ce coup de frein est à chercher du côté de la raréfaction des pièces d’exception. «Le marché très haut de gamme s’est resserré en termes d’approvisionnement, ce qui a contribué à la contraction globale des ventes », explique Clare McAndrew. Une autre cause réside dans l’évolution même des acteurs du marché et de leur stratégie. «Bien qu’une multitude de nouveaux agents opèrent sur le marché de l’art, à la fois physique et en ligne, la division structurelle entre maisons de ventes et marchands d’art demeure», précise l’autrice du rapport. «Mais cette distinction est brouillée par le fait que les grandes maisons de ventes organisent de plus en plus de ventes privées.» Du côté des galeries et des marchands d’art, le poids du secteur est estimé à 36,8 Md$ en 2019, soit une hausse d’à peine 2 % par rapport à 2018. Mais cela varie considérablement selon la taille des opérateurs : les marchands qui atteignent les 30 M$ de chiffre d’affaires ont ainsi vu leurs ventes bondir de 16 %. Petits ou gros, les marchands partagent tous la même préoccupation depuis plus de cinq ans : trouver de nouveaux clients. La réponse se trouve peut-être du côté des foires et des ventes en ligne, deux secteurs que Clare McAndrew a scrutés à la loupe cette année. En donnant le tempo du marché, les foires restent un bon indicateur de sa vitalité. Plutôt stable par rapport à 2018, le résultat consolidé des ventes enregistrées lors de ces événements est estimé à 16,6 Md$ en 2019, soit un petit point d’augmentation. Fait intéressant : les ventes réalisées lors des salons sont passées de moins de 30 % de leur chiffre d’affaires des marchands en 2010, à 45 % en 2019. Les galeries y trouvent de nouveaux clients, et elles y renforcent leurs liens avec les acheteurs fidèles. Le sondage révèle que 15 % des ventes se négocient avant la foire, 64 % pendant, et 21 % après. Pour participer à ces événements centraux dans la vie du marché de l’art, ces acteurs auront déboursé 4,6 Md$ l’an passé.
En ligne
Après cinq années de croissance continue, les ventes en ligne marquent le pas. Avec un chiffre estimé à 5,9 Md$, elles enregistrent un déclin de 2 % par rapport à 2018. Les petites maisons de ventes dont le chiffre d’affaires est inférieur à 1 M$ sont celles qui mobilisent le plus les transactions en ligne en y réalisant 23 % de leurs ventes, contre seulement 4 % pour celles dont le chiffre d’affaires excède 10 M$. Pour les marchands, ces ventes représentent 5 % de leur chiffre d’affaires total, avec des variations du même type. Le e-commerce de l’art reste cependant attractif pour les nouveaux clients, et en particulier pour les millenials à hauts revenus, qui achètent massivement sur le marché dématérialisé (ils ne sont que 8 % à ne jamais avoir fait d’acquisition sur Internet). Les ventes en ligne ne concernent plus uniquement le secteur moyen de gamme : un quart des acheteurs ont dépensé plus de 100 000 $ pour une œuvre vendue on line, tandis que 8 % d’entre eux ont déboursé plus de 1 M$, soit deux fois plus qu’en 2018. Malgré une timide reprise avec l’entrée en phase de déconfinement, l’incertitude règne quant aux perspectives d’évolution du marché. «Il est difficile de mesurer les conséquences de cette crise à court et à long terme», nous confie Clare McAndrew. «Comme les foires ont été annulées, les marchands n’ont pas pu rencontrer de nouvelles clientèles. Les ventes physiques ont souffert. Mais je reste persuadée que le marché de l’art a les moyens de se relever rapidement des situations de crise.»

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne