The Armory Show Succès et limites de la foire new-yorkaise

Le 10 mars 2017, par Alain Quemin

Si cette année encore, The Armory Show a connu des ventes soutenues, le modèle qu’elle adopte n’est pas exempt de critiques.

Vue du stand de la galerie Templon à l’Armory Show 2017 avec des œuvres de Gregory Crewdson et Kehinde Wiley. Courtesy Jason Mandella & galerie Daniel Templon Paris /Bruxelles.

 

Pendant des décennies, c’est non pas la ville de New York, mais celle de Chicago qui, riche également de son engagement en faveur de l’art moderne, a abrité la principale foire d’art contemporain aux États-Unis : Expo Chicago. New York constituant le centre incontestable de la scène internationale de l’art, les possibilités d’implanter une foire sont alors apparues, et l’Armory Show, créé en 1994, s’est rapidement développé. Dans le milieu très compétitif des grandes manifestations internationales d’art contemporain, deux autres rendez-vous sont ensuite venus perturber la situation sur le sol états-unien. En 2001 était inaugurée Art Basel Miami, excroissance américaine de la foire leader dans le monde, Art Basel. Si la première édition a dû être annulée en raison des attaques terroristes du 11 septembre 2001, ella a connu les années suivantes un vif succès, et elle s’est vite imposée comme la foire la plus importante outre-Atlantique. Nouveau concurrent pour l’Armory Show, en 2012 : la foire d’art contemporain londonienne Frieze qui, à son tour, a créé un événement satellite aux États-Unis, cette fois-ci à New York également, Frieze New York ! En une décennie, la donne s’est donc trouvée profondément renouvelée. Malgré l’engouement pour l’art contemporain qui profite à toutes les manifestations, nombre d’observateurs soulignaient une fragilisation de l’Armory Show face à cette concurrence et une baisse de son niveau au cours des récentes années. Frieze New York convainc toutefois moins depuis quelques années. Si cette dernière a dans un premier temps bénéficié de l’image de son aînée londonienne et d’un effet de nouveauté, elle fait davantage l’objet de critiques désormais, surtout en raison de sa localisation sur une île à l’écart de Manhattan, dont l’accès est peu pratique. Certes, les visiteurs se pressent lors du vernissage, mais elle est ensuite peu fréquentée, alors que l’Armory Show, situé en plein Manhattan, sur deux piers (des jetées) contigus dominant l’Hudson River à hauteur de la 55e rue, bénéficie d’un emplacement bien plus central. C’est là un atout indéniable de la foire. Cette année encore, on s’y pressait lors du vernissage, mais aussi pendant toute sa durée, les collectionneurs n’hésitant pas à passer une première fois et à revenir faire leur choix, ce qui est souvent favorable aux acquisitions.
Autre facteur très positif de l’Armory Show, lié à sa forte fréquentation : les achats. En 2017 encore, ceux-ci étaient soutenus, principalement effectués par un public américain. Si cela constitue probablement le principal critère pour juger une foire, on ne saurait pour autant ignorer les limites liées à son organisation, ainsi qu’au coût très élevé des stands, qui figure parmi les plus hauts du monde, près de mille dollars le mètre carré ! Ce qui vient, bien sûr, directement peser sur les bénéfices réalisés par les participants… Beaucoup d’entre eux se plaignaient de ce tarif, associé à des coûts additionnels prohibitifs (180 $ facturés pour l’ajout d’un spot vendu 25 $ dans le commerce !) et à une très faible flexibilité pour l’aménagement des stands. Ainsi, aux États-Unis, ce sont les organisateurs et les syndicats qui décident de manière indiscutable si une cimaise peut, ou non, être disposée comme le souhaiteraient les galeries participantes. Par ailleurs, si les affaires allaient bon train sur le
pier 94, elles étaient atones sur le 92, relié au précédent par un très haut escalier que tous les visiteurs ne se hasardaient pas à gravir. Certains collectionneurs ne savaient même pas que la foire s’y poursuivait et les exposants du pier 92 semblaient quasiment relégués à un rôle de figurants…

Cette année encore, on se pressait à l’Armory Show lors du vernissage, mais aussi pendant toute sa durée.

Autre conséquence du coût très élevé des stands, bien des galeries tentaient maladroitement de rentabiliser à tout prix leur espace par des présentations beaucoup trop denses. Ce choix associé au goût américain favorisant parfois des œuvres accrocheuses, voire clinquantes, engendrait trop fréquemment des télescopages visuels mal venus. Une très vaste installation peu réussie de Yayoi Kuzama composée de champignons rouge vif à pois blancs sur une moquette synthétique verte (aussi présente sur le sol de sa galerie, Victoria Miro) côtoyait un tableau d’Aida Makato déployant sur plus de dix-sept mètres de long des corps démembrés.
Face à celui-ci, le stand de la galerie Jeffrey Deitch, aux murs peints en rose fuschia et recouverts de tableaux accrochés à touche-touche, se découvrait après avoir franchi un rideau en plastique transparent irisé. Une pochade, certes, mais au vu des prix des artistes tels Lisa Yuskavage ou John Currin qui étaient exposés sur ce stand, cela faisait cher la franche rigolade ! À l’entrée du
pier 94, la seule «giga galerie» new-yorkaise participante, Pace, exposait une œuvre unique, de Studio Drif, misant sur le spectaculaire : un bloc énorme, semblant fait de béton, qui flottait dans l’air. On ne saurait oublier que toutes les autres galeries new-yorkaises majeures, les Gagosian, Zwirner, Hauser & Wirth, mais aussi Matthew Marks, Paula Cooper ou Barbara Gladstone, ont refusé de participer à l’Armory Show, le coût très élevé de la foire ne se justifiant par pour elles, qui ont déjà accès à ce marché.
Sur les stands, les artistes états-uniens étaient extrêmement présents, même parmi les galeries étrangères  et certains participants signalaient y avoir été incités par les organisateurs. Mais à quoi bon avoir des exposants étrangers si ceux-ci montrent les mêmes artistes que les galeries nationales ? La galerie Templon relevait ce paradoxe… en faisant plus fort que ses concurrents américains : elle combinait ainsi un mur entier consacré à trois peintures hypnotiques de Kehinde Wiley et un autre dévolu à George Segal, dont elle vient de décrocher la représentation de l’
estate en Europe. On appréciait généralement les artistes étrangers mis en avant, comme l’Africain Elias Sime, avec un tableau long de plus de cinq mètres vendu 140 000 $ chez James Cohan de New York, ou, parmi les Français, un très beau et grand Viallat de 1985 à 65 000 $  présenté aux côtés des deux artistes américaines Trudy Benson et Lauren Luloff , à la galerie Ceysson, Sophie Ristelhueber en solo show chez Jérôme Poggi, Alain Jacquet et Gilles Barbier  avec Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle  chez Georges-Philippe et Nathalie Vallois, François Morellet et Mohamed Bourouissa chez kamel mennour ou Vincent Olinet et ses amusantes sculptures très pop figurant des gâteaux chez Laurent Godin.
Si, côté galeries états-uniennes, beaucoup étaient de second rang et proposaient des stands évitables, Sean Kelly se distinguait tant par la qualité de ses artistes que par l’élégance de son accrochage. Il en allait de même pour la Zurichoise Eva Presenhueber. Si l’Armory Show aura connu de bonnes ventes en 2017, on ne saurait oublier le fait suivant : une foire d’art est certes une manifestation commerciale, mais elle ne porte pas sur des produits ordinaires. Il conviendrait désormais d’intégrer davantage cette donnée.

À SAVOIR
The Armory Show a attiré cette année
plus de 65 000 visiteurs, parmi lesquels 185 représentaient des musées,
du Centre Pompidou au Palais de Tokyo,
en passant par le Stedelijk Museum d’Amsterdam.
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