Tervuren, l’équilibriste

Le 21 février 2019, par Anne Doridou-Heim

À jongler entre passé, présent et avenir, l’Africa Museum - Musée royal de l’Afrique centrale effectue un numéro d’acrobate risqué, encore à peaufiner.

Aimé Mpane (né en 1968), Nouveau souffle ou le Congo bourgeonnant, Nivelles, 2017, bois et bronze.
© MRAC, Tervuren, photo Jo Van de Vijver

Lorsqu’un musée rouvre après une importante campagne de restauration et de gros financements engagés, 66,5 M€ en l’espèce , il est toujours question de parcours la surface totale accessible au public est passée de 6 000 à 11 000 mètres carrés. On le sait, l’exception fait le principe. Ici, c’est sur le discours que l’équipe était attendue. Sa marge de manœuvre était restreinte, les critiques quasi certaines. Depuis l’inauguration officielle du 8 décembre dernier, sans la présence du roi Philippe préférant ne pas entrer dans un débat par trop politique , les articles ont été nombreux à parler du nouveau Tervuren. Tous reconnaissent que beaucoup a été accompli en matière de décolonisation du musée, mais peu trouvent que c’est suffisant. Le 20 juin 2006, le président Jacques Chirac ne cachait pas sa joie d’inaugurer celui du quai Branly, qu’il avait appelé de ses vœux, et lors, un large consensus médiatique s’était constitué autour de son ouverture. L’institution était remarquable une vraie réussite architecturale , offrait la création d’un biotope sur les berges de la Seine, une esthétique parfaite et, enfin, les arts extra-occidentaux disposaient de leur musée à Paris pour, ainsi que l’exprimait le Président dans son discours, affirmer «l’égale dignité des cultures du monde» : cela suffisait à contenter la majorité. Le discours contextuel était pourtant très faible, la pure dimension esthétique des collections étant la donne, selon un parti assumé par l’équipe fondatrice. Autres temps, autres mœurs… L’histoire a connu des accélérations impensables il y a quelques années encore, et il n’est plus question de regarder simplement ces pièces pour leur seule beauté formelle. Tervuren en a bien pris la mesure en se repensant autour de la contextualisation de ses trésors. Un nouveau discours qui a décidé du parcours. À la différence du quai Branly, créé ex nihilo, le musée belge a un historique plutôt lourd. De plus, ouvrir en plein débat sur l’épineuse question des restitutions à l’Afrique lancé en France par le rapport Savoy-Sarr (et auquel La Gazette consacre un important dossier depuis janvier) corse encore le sujet. L’Africa Museum - Musée royal de l’Afrique centrale se doit de se présenter comme une institution capable, tout à la fois, d’accepter son histoire et de se confronter à l’avenir. Une double gageure lorsque l’on connaît son passé, celui de son fondateur, le roi Léopold II (1865-1909), et la volonté affichée de ce dernier d’en faire un outil efficace de propagande coloniale. Ainsi que l’explique Bruno Verbergt, directeur opérationnel, «il aurait été plus simple de raser l’ancien Tervuren et de reconstruire à partir d’une page blanche, mais moins courageux». Cela aurait été comme poser une chape de plomb sur des faits honteux que l’on se hâterait d’enterrer et de ne pas regarder en face. En conservant le bâtiment conçu par Charles Girault, l’architecte du Petit Palais à Paris mais en posant sur lui un nouveau regard, le projet devient beaucoup plus ambitieux. Un pavillon d’accueil a été dessiné par Stéphane Beel et son équipe. L’idée est d’y transférer les différents services administratifs, la librairie et la billetterie, mais pas seulement ! Depuis sa vaste baie vitrée, le visiteur peut voir le «Tervuren d’avant» et prendre un premier recul, physique celui-là. Ensuite, il va, au sens propre, plonger sous terre et emprunter un long corridor trop clinique simplement habité par la pirogue que Léopold II avait utilisée pour remonter le fleuve Congo ainsi qu’une phrase, «Tout passe sauf le passé». Là encore, il est question de symboles, et c’est une véritable traversée : derrière ces mots et ce passage, il s’agit «d’aller vers le futur, mais en emportant avec soi ce lourd passé colonial que l’on ne peut déposer», selon les mots de Bruno Verbergt. Symbole encore avec la création de cette salle, nommée «Hors jeu», dans laquelle ont été parquées dans tous les sens du terme les anciennes sculptures d’artistes belges, et notamment celle fameuse de L’Homme léopard de Paul Wissaert (1885-1951). La propagande y transpire, l’idée directrice étant alors de montrer l’image du «sauvage» qu’il faut civiliser. En regard figure une peinture de Chéri Samba (né en 1956), commandée en 2002 par Guido Gryseels, tout nouvellement nommé directeur du musée. Son titre ? Réorganisation. On y voit des employés de l’établissement tenter de retenir la même statue, que les Africains veulent faire sortir. Cette œuvre le prouve, la volonté de changer de discours ne remonte pas à quelques mois et n’a pas été menée dans l’urgence du débat sur les restitutions.
 

Chéri Samba (né en 1956), Réorganisation, 2002, collection MRAC.
Chéri Samba (né en 1956), Réorganisation, 2002, collection MRAC.


Place aux œuvres
Dans les salles d’exposition permanente, les vitrines anciennes, classées, n’ont pas bougé notamment celles de la fameuse salle des Crocodiles , les boiseries et les peintures murales d’Émile Fabry (1865-1966) non plus. Mais un gros travail de dépoussiérage a été effectué et l’on ne se sent plus transporté au milieu de Tintin au Congo. Désormais, les œuvres sont exhibées pour leur appartenance au patrimoine de l’humanité et leur valeur ethnographique. Il est question ici de se servir de l’objet comme tremplin pour faire passer un message anthropologique. Les artefacts mis en avant sont beaux, mais ne comptent plus pour leurs simples qualités artistiques. «Ce patrimoine est fonctionnel. Il faut donc comprendre son rôle», insiste Bruno Verbergt. Si la valeur plastique n’est pour autant pas absente du débat, elle est largement dominée et parfois même, disparaît. Ce qui peut dérouter. Il y a là une véritable différence avec le ton du musée parisien, où, selon la volonté de Jacques Kerchache proche de Jacques Chirac , c’est la notion de chef-d’œuvre qui a guidé le choix des pièces. Cette approche est tout de même mise en avant dans la première et longue deux ans approximativement exposition temporaire, confiée au jeune historien de l’art Julien Volper, « Art sans pareil ». Conçue en marge de la présentation permanente, elle vient en élargir la portée.

 

Luba, Katanga, République démocratique du Congo, masque-heaume, bois (Ricinodendron rautanenii), h. 39 cm.
Luba, Katanga, République démocratique du Congo, masque-heaume, bois (Ricinodendron rautanenii), h. 39 cm.© MRAC, Tervuren, photo Jo Van de Vijver


Autres recours
Les objets sont présentés en fonction de la période de la vie à laquelle ils se rattachent, l’idée sous-jacente étant que tous les visiteurs africains ou d’origine africaine puissent s’approprier leur passé. Volonté poursuivie dans la salle baptisée «Longue histoire», pour rappeler que celle de l’Afrique est née bien avant la colonisation. Les questions douloureuses l’expédition de Storms contre le chef Lusinga notamment sont évoquées. Sur les cartels, les descriptions en anglais indiquent désormais clairement la provenance des objets, et ceux issus de pillages présentent la mention « War booty ». Autre regard nouvellement convié, celui de l’«autre». Le contemporain s’invite, avec l’accrochage de peintures de différents artistes congolais dont le musée a acquis un fonds important et le recours au multimédia. Des œuvres ont également été spécialement commandées à des plasticiens d’origine congolaise pour cette réouverture. En premier lieu, une tête sculptée par Aimé Mpane (né en 1968). Prenant la forme du continent africain, elle se tient dans la rotonde principale, devant les sculptures vantant les mérites de la colonisation d’Arsène Matton (1873-1953). Un peu plus loin, les Ombres de Freddy Tsimba (né en 1967) écrivent les noms de sept Congolais amenés pour être exhibés lors de l’Exposition universelle de 1897, et morts sur place. Par grand soleil, ils viennent projeter leur ombre sur le mur qui leur fait face, celui égrenant les noms des Belges disparus en mission de colonisation au Congo. Décolonisation d’une part et passage de commande à des artistes africains, contextualisation d’un côté et montage esthétique de l’autre, une quadrature difficile qui montre les difficultés d’une équipe prise au piège du compromis. Tervuren signe une première mue appréciée par 80 000 visiteurs au 1er février , le travail est engagé. Loin d’être achevé, il incite à méditer cette citation extraite de l’ouvrage sur une rupture de Nina Bouraoui (Beaux rivages, éd. Jean-Claude Lattès, 2016) : «On ne tire jamais de traits définitifs, on le sait, le passé est un serpent qui mord».

 

L’«ancien Tervuren», depuis le nouveau pavillon des visiteurs.
L’«ancien Tervuren», depuis le nouveau pavillon des visiteurs.© David plas
À voir
Africa Museum - Musée royal de l’Afrique centrale,
13, Leuvensesteenweg. Tervuren, Belgique, tél. : +32 2 769 52 11.
www.africamuseum.be
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