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Tel un peintre à son chevalet

Le 13 octobre 2017, par Christophe Averty

En portraitiste de son temps, Yves Saint Laurent a nourri son travail d’un regard précurseur. Deux musées créés par Pierre Bergé, à Paris et à Marrakech, se font désormais les gardiens et passeurs de son précieux héritage.

Tel un peintre à son chevalet
Modèles présentés dans la salle historique du musée YSL Paris.
© Luc Castel


 

La mode est un miroir de la vie, le reflet d’un monde en constant mouvement. De Paris à Marrakech, Yves Saint Laurent ne cessera de puiser sa création aux couleurs et aux mutations du monde. Aujourd’hui, jetant un pont entre les deux villes où son œuvre s’est bâtie, l’hôtel parisien abritant l’ancienne maison de couture, fermée en 2002, rouvre ses portes pour raconter son histoire et raviver l’atmosphère solennelle et feutrée de ses heures glorieuses. Dans son prolongement, au Maroc, tout près du jardin Majorelle, un second musée enrichi d’un centre culturel porte un regard transversal sur les réalisations et les inspirations du couturier, en soulignant les liens qui l’unissent tout autant aux cultures ancestrales berbères qu’à la vie artistique d’aujourd’hui.
Un projet aux racines profondes
La mémoire est un ferment de la création. Le petit prince de la mode le savait et ne l’a jamais oublié, malgré la ferveur de chaque défilé et l’incertitude du triomphe. Dès ses premières collections, la maison de couture, qui arbore ses initiales en lettres d’or avenue Marceau, devient, au-delà d’une prestigieuse enseigne, le creuset de vifs souvenirs. Saint Laurent et Pierre Bergé les collectent, les archivent, les préservent, constituant au fil des saisons le corpus d’un fonds unique en son genre. Des prototypes de défilé aux bijoux et accessoires, des planches de collection indiquant les matières et couleurs des modèles aux fiches de manutention, repères indispensables des heures de broderie, du métrage des tissus… rien ne manquera pour un jour reconstituer quatre décennies de création. Au tournant des années 1980, le mot «musée», inscrit sur certains carnets de vente, marque l’espoir et la volonté de montrer l’ensemble au public, dans un site pérenne. La première exposition présentée au Metropolitan Museum, à New York, en sera l’heureux présage. Pour la première fois, en 1983, un musée universel accueillait la rétrospective d’un grand couturier. Aujourd’hui, le créateur et son mentor ne sont plus. Mais un patrimoine sans égal, rassemblé au fil des saisons, leur survit, comptant plus de cinq mille modèles, quelque quinze mille accessoires, des milliers de dessins, documents graphiques et images. Paris comme Marrakech ont désormais pour mission de transmettre les arcanes d’une créativité obsessive, d’en décoder les sources, les inspirations, les citations, le pouvoir vibrant qui hisse ces modèles au rang d’œuvres d’art.

 

Yves Saint Laurent dans son studio, 1986. Tous droits réservés
Yves Saint Laurent dans son studio, 1986. Tous droits réservés

De la maison de couture au musée
À Paris, «les visiteurs pénètrent dans le musée par l’entrée historique de la maison de couture, celle qui était destinée aux clientes et aux invités de marque», signale Olivier Flaviano, son directeur. Dès le seuil franchi, le parcours muséographique entend rendre palpable l’esprit des lieux. En traversant les grands salons, restés en l’état, on découvre les modèles iconiques de la griffe  le smoking, le trench-coat, la saharienne… , qui non seulement révèlent les innovations que Saint Laurent a apportées à la mode des années 1960, mais livrent sa lecture de l’évolution de la société, de l’émancipation de la femme, devenue active et indépendante. De même, chaque pièce mise en regard des archives de son élaboration éclaire les filiations esthétiques, les influences espagnoles ou russes, les citations historiques ou les hommages à certains artistes contenus dans l’architecture d’une robe, le dessin d’un motif ou d’un accessoire. Une salle rétrospective, tendue de drapés aux tons miel, décorée dans l’esprit du Grand Siècle par Jacques Grange, retrace au premier étage l’histoire du vêtement. De l’Antiquité à l’art médiéval, de la Renaissance au XIXe siècle, le couturier a puisé dans le passé, racontant à sa manière la mémoire de la mode. «Affranchies de vitrines, les robes s’emparent de l’espace. Je suis toujours surprise de la manière dont elles le conquièrent, par l’éclat et la fluidité des matières. Comme un tableau dont on a trouvé la place, les œuvres rayonnent, s’épanouissent, leurs couleurs vibrent», souligne Nathalie Crinière, qui a signé la scénographie. S’annonce alors crescendo le saint des saints : le studio de création, cœur de toute la maison de couture, ébloui de lumière. «Nous voulons offrir la sensation qu’Yves Saint Laurent vient de sortir d’une pièce ou s’apprête à y entrer», poursuit-elle. Sa table de travail, les chaises provenant de la première adresse de la maison rue Spontini, des piles de livres et des plateaux de boutons évoquent l’atmosphère, rituelle et sacralisée, d’une création intense. Monsieur Saint Laurent, qui ne composait ses robes que sur modèle vivant, regardait les mannequins dans le reflet de l’immense miroir, toujours en place. Comme un peintre réalisant son portrait, il jugeait du résultat et de l’effet dans l’instant. Sa présence, sensible dans le musée, est entretenue par petites touches : ici par des éléments faisant référence à Jean-Michel Frank, comme un panneautage de bois provenant de la rue de Babylone, là au travers d’une quinzaine d’entretiens captés par la biographe Laurence Benaïm avec d’anciens employés, contribuant à entretenir cette mémoire vivante. Ainsi ce musée unique au monde permet-il d’entrer dans l’intimité, le quotidien d’une grande maison et dans un temps aujourd’hui révolu.

 

Vue intérieure du musée YSL de Marrakech. © christophe martin, musée ysl marrakech
Vue intérieure du musée YSL de Marrakech.
© christophe martin, musée ysl marrakech

«Marrakech et sa bienfaisante magie rose»
Dès lors, l’avenir s’écrit peut-être à Marrakech, comme il le fit en 1966 pour Yves Saint Laurent, lorsqu’il s’écria y avoir découvert la couleur. Le musée de briques de Tétouan et de granit rose, conçu par les architectes Karl Fournier et Olivier Marty, est un hommage vivant de 4 000 mètres carrés à la rencontre des cultures et aux inspirations qu’elle procure. Trait d’union entre le chromatisme éclatant du jardin Majorelle, avec une collection de cinquante prototypes présentés en alternance et plus de trois mille objets issus de la culture berbère, ce musée transversal conjugue les regards, établit des rapprochements, tisse des liens. Centre de recherche et de culture, il accueillera des colloques autour de la botanique et assurera la retransmission, en direct, des plus grandes salles d’opéra du monde. Complémentaire du musée parisien, l’établissement marocain cultive aussi le dialogue entre passé et présent, accompagnant chaque modèle exposé de fantomatiques projections de photographies, croquis, extraits de films ou défilés. Dans un constant jeu de miroirs et de parallèles, le site ménage deux espaces : un écrin obscur et minimal, et une agora théâtrale de couleur ocre, pour présenter les œuvres en majesté. De même, l’espace du foyer accueille les croquis, dessins et maquettes que le maître a réalisés pour le théâtre et le ballet. «En embrassant tous les sujets qui ont intéressé Yves Saint Laurent, nous ouvrons des pistes de compréhension inédites sur la réflexion, la sensation, la modernité d’un créateur et sa manière de transcender ses acquis dans l’époque contemporaine», explique Björn Dahlström, directeur du musée. Ainsi semble s’ouvrir un nouveau chapitre au rayonnement des œuvres de l’alchimiste des couleurs, de l’architecte du mouvement qu’a incarnés le couturier. Le jeune natif d’Oran, qui découvrait au théâtre les décors de Christian Bérard, ses silhouettes à l’élégance gracile, ses espaces aériens contenant la vie même, avait-il compris, dès l’âge de 13 ans, que la mode peint le théâtre du monde ? Tout son travail pendant quatre décennies s’érige en reflet des sensations, des sentiments et des humeurs de la vie. Paris et Marrakech le clament de concert, Yves Saint Laurent n’a cessé d’y revenir. Comme un peintre sur le motif, il y aura puisé le trait, la ligne et le style qui ont construit son succès et son mythe.

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