Talking Galleries 2020, la parole est d’art

Le 06 février 2020, par Hugues Cayrade and Pierre Naquin
L’intérêt pour les travaux du think tank barcelonais ne se dément pas. Les échanges d’expérience entre galeristes de différents horizons visent à tirer l’ensemble de la profession vers le haut et à l’aider à s’adapter au marché mondial.
Courtesy Talking Galleries

La huitième édition de Talking Galleries se déroulait lundi 21 et mardi 22 janvier à Barcelone. Cette année encore, plusieurs centaines de professionnels, venus d’une quarantaine de pays, participaient aux débats de haute tenue organisés dans l’enceinte du Macba. Créé au début des années 2010, dans un contexte de crise économique mondiale, le think tank tente, à travers ses colloques annuels, de faire réfléchir la profession aux mutations traversant le marché de l’art, voire de les anticiper. L’apport de Talking Galleries est d’autant plus vital que la mondialisation et les nouvelles technologies ont fait bouger les lignes à vitesse grand V au cours des deux dernières décennies, ouvrant les portes du secteur à de nouveaux acteurs et faisant de la promotion-vente en ligne non plus une tendance, mais bel et bien «la norme», comme l’ont rappelé les galeristes Jal Hamad et Sofie Van de Velde, lors de la conférence modérée par Dustyn Kim, toujours de chez Artsy, le mardi. Formé à la communication audiovisuelle, Jal Hamad a créé, alors qu’il n’avait que 24 ans, une agence digitale spécialisée dans le luxe, collaborant avec les grandes marques que sont LVMH, Audemars Piguet, Hermès ou L’Oréal. Quand, en 2011, il cofonde la galerie Sabrina Amrani à Madrid, son expérience dans le numérique et sa connaissance des réseaux s’avèrent déterminantes. L’enseigne a ouvert, il y a tout juste un an, un second espace de 600 mètres carrés dans la capitale espagnole. Avec deux espaces d’exposition-vente à Anvers, Sofie Van de Velde est, elle aussi, représentative de ces galeristes-entrepreneurs qui ont fait de la présence en ligne – et des collaborations en réseau – l’atout majeur de leur développement à l’international. Ces témoignages, peut-être plus encore que les très attendues présentations le lundi des stratégies numériques des poids lourds Gagosian et David Zwirner – respectivement représentés par Olivia Mull et Elena Soboleva, directrices du marketing en ligne –, ont permis aux professionnels présents dans la salle de se projeter. Mais «Gagosian et Zwirner sont de grandes marques : les moyens qu’ils engagent dans ces stratégies de développement en ligne ne peuvent être pris en exemple pour les enseignes moyennes et émergentes, qui forment 99 % des galeristes participant à la conférence», confie Marion Papillon, directrice de l’enseigne parisienne du même nom et nouvelle présidente du Comité professionnel des galeries d’art (CPGA).
À l’écoute des millenials
Comme l’année dernière, «l’objectif de cette édition était aussi d’analyser ensemble les comportements de la plus jeune génération des collectionneurs, ceux que l’on appelle les “millenials”, affirme Llucià Homs, le fondateur et actuel directeur de Talking Galleries. «Ces acteurs émergents dans l’écosystème de l’art semblent montrer la voie pour ce qui est des médias sociaux et des ventes en ligne, amenant les maisons de ventes aux enchères, les foires et parfois même les musées à repenser leur programmation», ajoute-t-il. De ce point de vue, les participants auront apprécié le débat réunissant, dès le lundi matin, le galeriste Joe Kennedy (cofondateur d’Unit London), Kamiar Maleki (nouveau directeur de Volta et Pulse, après avoir été à la tête de Contemporary Istanbul) ainsi que la consultante zurichoise Claudia Schachenmann et Alexander Forbes (directeur du développement corporate chez Artsy). Sous la houlette de Tim Schneider, chroniqueur pour Artnet News, les participants insistaient sur la corrélation entre la promotion d’artistes émergents et le niveau d’engagement des jeunes collectionneurs, réels ou potentiels, démontrant que les galeries moyennes avaient une carte à jouer dans ce secteur, dès lors qu’elles consentaient à innover – même au-delà du passage à la vente en ligne ou à l’animation des réseaux sociaux. Mais aucun millennial en vue sur scène ni dans le public. «Le marché en est venu à définir la valeur des œuvres ou des artistes à travers des événements qui favorisent l’appréciation de l’art en commun, alors que pendant longtemps cette appréciation relevait d’une expérience individuelle, voire solitaire», rappelait en contrepoint Allan Schwartzman, fondateur d’Art Agency Partners, à la faveur d’une conférence donnée mardi, aux côtés de Melanie Gerlis du Financial Times. Par ailleurs coresponsable du département beaux-arts chez Sotheby’s, il a donné au public réuni au Macba quelques clés pour essayer de décrypter le comportement des collectionneurs, à l’heure où le marché semble atteint de myopie sur plusieurs noms célèbres et retire aussi vite qu’il la donne sa confiance aux artistes émergents. Dans un registre plus provocateur, le vibrionnant Kenny Schachter, journaliste, artiste, commissaire d’exposition, collectionneur et marchand d’art britannique, a plaidé pour «le maintien de la combustion lente qui caractérise l’art et le processus d’accumulation des connaissances visuelles auxquels une partie des collectionneurs semblent toujours attachés», non sans avoir, au préalable, imaginé un futur cauchemardesque réduit à Instagram, aux portables, aux salles d’exposition numériques, aux méga-foires et aux musées privés. «Dans cet environnement en péril», les galeristes ont un rôle important à jouer en termes d’éducation. Pour autant qu’ils survivent…
Développement durable
De Tim Schneider, modérateur du débat autour des millenials et de la collection d’art, les participants au symposium ont également pu apprécier, au terme du premier jour de travaux, une réflexion sur le business model des clubs sportifs et la façon de s’en inspirer dans la gestion d’une galerie ! Le spécialiste se faisait ainsi le relais de plusieurs observateurs du marché, pour qui les artistes peuvent être «coachés» comme des athlètes professionnels, dans une logique de marque, de carrière, de sponsoring et de transfert, etc. Selon eux, un tel modèle est de nature, au moins sur certains points, à assurer «la durabilité» du système économique des galeries. Un sillon à creuser ? En tout cas une piste à prendre en compte pour «repenser les modèles», thème de la conférence animée, avant la pause-déjeuner du mardi, par Joost Bosland (l’un des treize propriétaires de l’enseigne sud-africaine Stevenson), Greg Hilty (en charge, au sein de la Lisson Gallery, du développement des nouvelles initiatives artistiques) et Matt Carey-Williams (passé chez Sotheby’s, Gagosian, White Cube, Phillips et aujourd’hui directeur des ventes pour Victoria Miro). À travers leurs témoignages, ils se faisaient les chantres de la flexibilité, cette «indispensable» mutation d’un système «historique», reposant sur un marché généralement local et un relationnel de longue haleine, vers un modèle hyperréactif dans un paysage concurrentiel mondial. Au Macba, il a aussi été question de la vidéo en tant que médium, dont la marge de progression comme objet de collection serait à prendre en considération par les galeristes – gardons à l’esprit les liens entre Talking Galleries et Loop, la foire d’art vidéo –, mais aussi du florissant marché de l’art au Moyen-Orient – qui a progressé de 26% l’année dernière –, et évidemment d’écologie. «Les galeries commencent lentement à développer une certaine écoconscience et s’emploient à réduire leur empreinte carbone, mais il y a pour le moment plus de questions que de réponses», expliquait Laura Pando Martínez, directrice générale de Julie’s Bicycle, une organisation londonienne qui milite sur le sujet. On n’en doute pas… 

 

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