Takesada Matsutani, le dernier des Gutai

Le 12 janvier 2021, par Stéphanie Pioda

Installé en France depuis 1966, l’artiste japonais a conçu son œuvre autour de trois matières : le graphite, la colle à bois vinylique et l’encre sumi.  Un univers imprégné de pensée orientale.

Courtesy de l'artiste et de Hauser & Wirth
Photo Michel Lunardelli © Takesada Matsutani

C’est un homme à la frêle silhouette qui vous accueille à la porte de son atelier, dans le onzième arrondissement de Paris, au cœur du quartier des ébénistes. Derrière une paire de lunettes pétille un regard curieux et généreux, joyeux et espiègle, discret et accompli. Takesada Matsutani, né à Osaka en 1937 et établi en France depuis 1966, a investi ce duplex il y a quarante ans. Plus que d’un espace de création, il s’agit d’un lieu de vie, de travail, de recherche, d’échange. Tous les jours, l’artiste y dessine, peint, écrit deux à trois lettres et noircit des carnets de façon quasi obsessionnelle : il y poursuit ses recherches plastiques bien sûr, aimant les compulser sur plusieurs années, regroupe ses notes, répertorie toutes les œuvres créées, liste les personnes auxquelles il envoie ses courriers et la date à laquelle il le fait. Il conserve également les maquettes de ses installations-performances ainsi que toutes les épluchures de crayons qu’il taille au cutter, dans des boîtes en carton. «J’en ai en quantité de la marque Cyklop, une mine de plomb solide, et de Mitsu-Bishi, des crayons à tailler, le tout en 6B», explique-t-il. Il les transformera un jour, comme il l’a déjà fait en mars 2016, à la librairie Yvon Lambert, lors d’une performance intitulée The Pencils of Matsutani : il avait alors réparti quarante ans d’accumulation de ces épluchures dans de petits sacs placés dans des plumiers en bois. Tout l’art de Matsutani a pour épicentre l’atelier. Si les tableaux ont leur autonomie, si les installations sont réalisées in situ et activées lors de performances, son travail s’inscrit dans une dimension plus globale, faisant référence au grand tout du taoïsme. La seule certitude est la permanence du mouvement qui anime l’univers, et Matsutani se place lui-même dans ce cycle avec humilité : « Je suis né et je dois mourir. » C’est pourquoi il intègre le passage du temps dans son œuvre et que le processus créatif, qui peut s’étendre sur deux à trois mois, est aussi important que le résultat. Répéter les mêmes coups de crayon pour recouvrir une feuille de dix mètres de long devient une ascèse méditative et un lâcher-prise qui lui permet de s’abandonner et de se laisser traverser par ce flux. Il qualifie d’ailleurs ces grandes surfaces de «rivière ininterrompue», dont il dilue les bordures au white-spirit pour suggérer des flots bouillonnants. Commencée en 1977, la série «Stream», à traduire par «flux» et dont témoigne l’un des sacs utilisés par l’artiste suspendu à un mur à l’étage, est également significative. Au fur et à mesure des années, cette œuvre performative est devenue monumentale et a pris de l’ampleur, se déclinant en une cinquantaine de versions. S’il existe des variantes dans la mise en œuvre, le principe récurrent consiste à accrocher un sac de tissu empli d’eau au-dessus d’une grande feuille, sur laquelle est posée une pierre. L'artiste frotte ensuite sur celle-ci, de façon continue, un bâton d’encre sumi, qui finit par s’écouler sur le papier.
 

Takesada Matsutani, dans son atelier parisien. Courtesy de l'artiste et de Hauser & Wirth Photo Michel Lunardelli © Takesada Matsutani
Takesada Matsutani, dans son atelier parisien.
Courtesy de l'artiste et de Hauser & Wirth Photo Michel Lunardelli © Takesada Matsutani

Activer les énergies dans l’atelier
Matsutani vient dans son atelier chaque jour, entre 10 et 11 h, et reste tard le soir. «Tout dépend du projet en cours, mais je m’occupe des petites tâches le matin pour être libre l’après-midi de poursuivre les grandes choses», confie-t-il. Mais avant de se mettre à l’ouvrage, il y a cette action symbolique qui n’a rien d’anecdotique : «Je commence par un nettoyage avec le balai. Ce geste méthodique prépare la journée de travail.» Pétri de culture shintoïste et de bouddhisme zen, il active les énergies qui circuleront dans le lieu et participeront de la création, tout comme le danseur de butô balaie la scène avant toute chose, ainsi que l’explique le metteur en scène Peter Tournier, qui ajoute poétiquement : «Plus l’acteur est ancré, plus ses feuilles peuvent pousser.» Tout dans son travail fait sens, et sa vie fait œuvre. Mais si Matsutani s’est installé en France en 1966, il reconnaît ne pas être devenu Français pour autant et ne plus être pleinement oriental. «Je réfléchis en japonais, mais aussi en anglais», reconnaît-il, ajoutant faire «souvent référence à des concepts japonais, plus faciles à exprimer dans cette langue qu’en français.» Ainsi, s’il produit des dessins préparatoires, l’exécution en elle-même se fait toujours dans l’instant, guidée par le qi, ce fameux souffle vital qui anime toute création, tout en restant à l’écoute du hasard.

 

Photo Stéphanie Pioda
Photo Stéphanie Pioda


Au rez-de-chaussée, l’atelier apparaît bien à première vue comme le domaine d’un peintre, avec des toiles posées contre les murs, mais les deux sèche-cheveux gisant par terre et les seaux de colle sont plus inattendus. Matsutani a en effet inventé, au début des années 1960, une technique devenue sa signature : après avoir versé sur la toile, posée au sol, de la colle à bois vinylique – un matériau bon marché et facile à se procurer – qui se répand telle une galette, il la durçit au sèche-cheveux ou au ventilateur puis lui donne du volume en lui insufflant de l’air à l’aide d’une paille. Il fait ainsi basculer l'œuvre vers la troisième dimension, et ces excroissances biomorphiques, qu’il entaille parfois, peint ou recouvre de graphite, évoquent une cellule vue au microscope ou des parties sensuelles du corps féminin. Une pratique mise au point dans le contexte particulier de l’après-guerre et ayant fait suite à sa rencontre fondamentale, en 1959, avec Sadamasa Motonaga (1922-2011). Celui-ci l’a introduit auprès de Jiro Yoshihara (1905-1972), le fondateur du groupe Gutai, avec lequel il a exposé jusqu’à sa dissolution en 1972. Créé en 1954 avec dix-sept autres artistes de la région d’Osaka, Gutai «revendiquait de toujours faire quelque chose de nouveau. On pouvait être influencé mais ne jamais copier», se souvient l'artiste. L’art devait être dans l’action et la performance, ce qui les a rapprochés de Fluxus. Rétrospectivement, son départ en 1966 pour la France – grâce à une bourse d’étude du gouvernement français, après qu’il eut remporté le prix de l’Institut franco-japonais de Tokyo – figure comme une étape nécessaire pour se dégager de Gutai et comprendre l’importance de sa culture. Étant alors sans lieu pour continer ses recherches avec la colle vinylique, il fait la connaissance de Stanley William Hayter, de l’Atelier 17, et découvre le monde de la gravure sur cuivre. Impressionné par les œuvres d’Ellsworth Kelly et le hard edge, il transpose ses formes organiques en gravures en noir et blanc et en sérigraphies dans une gamme de couleurs très personnelle. Il rencontre également sa future femme, Kate Van Houten (née en 1940), elle-même artiste, qui a créé un atelier de sérigraphie avec Lorna Taylor. Toutes ces œuvres sur papier sont à l’étage, posées sur de grandes tables ou rangées dans le cartonnier. Matsutani a d’ailleurs effectué un 2019 un don important d’une centaine d’estampes à l’Institut national d’histoire de l’art — exposées l’année suivante aux Abattoirs de Toulouse (28 février-25 octobre 2020) —, accompagné de celui de vingt-deux œuvres picturales au Centre Pompidou — suivi d’une rétrospective l’été-même. «J’ai beaucoup travaillé dans l’atelier de sérigraphie de ma femme, jusqu’au jour où la technique, avec tous ces produits toxiques, m’a rendu malade. L’ancien atelier de sérigraphie a été démonté il y a un moment», regrette-t-il. Après avoir été beaucoup soutenu au fil de sa vie, Matsutani a décidé à son tour de promouvoir les autres artistes en créant en 2016 avec Kate Van Houten un fonds de dotation, Shoen, et dont le prix 2020 a été remis fin novembre à Kamil Bouzoubaa-Grivel. Toujours dans la plus grande humilité.

Matsutani
en 5 dates
1937
Naît à Osaka
1966
Arrive à Paris
2016
Crée, avec Kate Van Houten, le fonds de dotation Shoen
2017
Expose au pavillon international de la Biennale de Venise
2019
Donations à l’INHA et au Centre Pompidou, qui lui consacre une exposition monographique
à voir
«Takesada Matsutani», galerie Hauser & Wirth, 15-16/F,
H Queen’s, 80 Queen’s Road Central, Hong Kong, tél. : +852 3958 7188,
Jusqu’au 11 février 2021.
www.hauserwirth.com
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