facebook
Gazette Drouot logo print

La Gazette Drouot Personnalités - Atelier d'artiste

Tadashi Kawamata, l’œuvre sans fin

Le 04 mai 2021, par Virginie Chuimer-Layen

Cabanes perchées, nids, vagues, paysages de désolation, son corpus multiple évoque un projet unique qu’il poursuit depuis ses premières heures, et dont son atelier fait aussi partie.

Tadashi Kawamata,  l’œuvre sans fin
© Archives kamel mennour
PARIS / LONDON

Son véritable atelier ne serait-il pas ces parcs paysagers, urbains, ces musées, monuments historiques, ou encore ces espaces plus restreints de galeries, où il a l’habitude d’œuvrer ? On serait tenté de le croire tant ses installations se distinguent, depuis plus de quarante ans, par leur construction in situ et leur adaptation à l’architecture du lieu. Cependant, l'artiste japonais Tadashi Kawamata (né en 1953), professeur notamment aux Beaux-Arts de Paris, ayant participé à la Biennale de Venise en 1982, nous accueille dans la zone d’activités du Fort de la Briche, à Saint-Denis (93), où, depuis 2013, il a investi deux lieux de 120 mètres carrés dans de grands hangars. «L’un sert à la production de maquettes et à la préparation des grandes œuvres. L’autre, plus récent, fonctionne comme un entrepôt de pièces en partance», confie sur place son ancien élève des Beaux-Arts et assistant permanent, Guillaume Sokoloff. «Avant d’arriver à Paris, en 2006, je n’avais pas d’atelier, précise le plasticien. Je voyageais beaucoup et créais mes maquettes à l’hôtel. Depuis, j’ai également aménagé un petit studio dans mon appartement du 15e arrondissement.» L’atelier de Saint-Denis ne ressemble en rien à celui d’un artiste traditionnel, qu’il n’a d’ailleurs jamais été puisque, dès 1979, celui qui étudiait la peinture à l’huile à l’Université des arts de Tokyo se mit à utiliser des châssis nus, puis à les disposer dans un espace afin d’y créer un labyrinthe à parcourir. Au centre de ce lieu haut de plafond, assez vide et froid, quelques pinceaux et pots de peinture noire sont posés au sol, près d’un canapé et d’un fauteuil. Non loin figurent des étagères à outils, des échafaudages métalliques ainsi que de grands contenants en bois, abritant quelques pièces de sa série «Destructions».
 

Tadashi Kawamata, Tree hut in Tremblay Plan n° 90, 2021, maquette en bois, colle et peinture, 100 x 153 x 12 cm. © Tadashi Kawamata - Phot
Tadashi Kawamata, Tree hut in Tremblay Plan n° 90, 2021, maquette en bois, colle et peinture, 100 153 12 cm.
© Tadashi Kawamata - Photo archives kamel mennour, Courtesy the artist and kamel mennour, PARIS / LONDON

Maquettes et matériaux recyclés, essence de son procédé
Le long des murs, sur des plaques de bois contreplaqué, des modèles réduits de cabanes – accrochées à des troncs d’arbres peints – reproduisent celles du parc urbain de Tremblay-en-France, l’une de ses dernières réalisations (2019). «Mon travail in situ nécessite toujours la réalisation préalable de maquettes que je crée seul, en atelier, explique-t-il. J’en confectionne trois types, d’échelles différentes, à l’aide de matériaux divers. Les deux premières, liées aux sites, sont des outils de conception et d’approfondissement de mes travaux en cours. La troisième, plus libre, abstraite et affranchie du modèle, est un pur produit de mon imagination. Celle que vous voyez ici me permet d’avoir une vision globale des vingt et une cabanes du projet et d’en comprendre la disposition au sein du parc.» Ailleurs, des planches de bois de plusieurs tailles et formes semblent en attente. «Il s’agit de matériaux récupérés pour une commande privée de l’architecte d’intérieur Pierre Yovanovitch à Monaco, ajoute-t-il. Ils vont me permettre de créer une sorte de cocon enveloppant.» Dans un carton se trouve un enchevêtrement fragmentaire et arachnéen de petites baguettes de bois clair, collées les unes aux autres, provenant d’une installation antérieure. Une autre spécificité de Tadashi Kawamata est en effet l’usage continuel qu’il fait de matériaux pauvres glanés dans l’environnement immédiat, tels que bois, cagettes, mobilier cassé ou abandonné, mais aussi déchets plastiques. «Dès qu’une installation est terminée, je la détruis puis les réutilise pour un autre projet. En fait, mon action est toujours la même. Si les lieux où j’interviens sont différents, si les moments de création et les personnes avec lesquelles je travaille sur le site le sont aussi, je considère depuis mes débuts mon œuvre comme un seul et unique projet.» «Création-destruction-reconstruction», tel pourrait être le modus operandi de cet artiste pionnier de l’écoresponsabilité, qui envisage son travail comme un processus vivant, cyclique, soumis aux aléas permanents du changement. «Souvent, je fais des maquettes précises… Mais la réalité du terrain implique de fréquentes transformations et adaptations, ce qui occasionne parfois des heurts avec mon équipe.» Si, à Saint-Denis, Tadashi Kawamata œuvre avec son assistant, il fait appel sur place à des équipes d’étudiants, d’ingénieurs, d’architectes, de designers, auxquels vient se greffer la population locale, qu’il écoute toujours attentivement et dont il apprend beaucoup. Ses interventions in situ sont également très physiques : il pose, empile, fixe, monte sur les grues, comme ses collaborateurs temporaires. «C’est une des raisons pour lesquelles mes installations, proches de l’architecture, ne sont jamais parfaites ni finies. Je décide simplement de les arrêter à un moment donné.» Une démarche reflétant la philosophie de «l’esthétique relationnelle», comme l’a suggéré la critique d’art Annabelle Gugnon ? «Je travaille de cette manière depuis les années 1980-1990, bien avant la théorisation de ce concept par Nicolas Bourriaud», répond-il d’un air amusé, le «procédé prévalant sur le résultat».

 

Tadashi Kawamata, installation permanente du parc urbain de Tremblay-en-France, 2020. © Tadashi Kawamata, archives kamel mennour, courtesy
Tadashi Kawamata, installation permanente du parc urbain de Tremblay-
en-France, 2020.

© Tadashi Kawamata, archives kamel mennour, courtesy the artist and kamel mennour, PARIS / LONDON

De l’impermanence et du mouvement
À Tremblay-en-France, ses cabanes dans les arbres, inspirées des architectures précaires des sans-abri ou des favelas, sont des refuges pour animaux qui exhortent aussi le public à mieux observer son environnement. Celles qui s’accrochaient comme des corps parasitaires aux structures métalliques du Centre Pompidou en 2010, à la façade du palais Strozzi à Florence ou au sommet de la colonne Vendôme en 2013 incitaient à prendre, entre autres, de la hauteur. Ses nids, ses passerelles éphémères, ses observatoires, ses «cathédrales de chaises» monumentales, mais aussi la déferlante de 5 000 cagettes de légumes jaillissant du toit du centre d’art contemporain la Maréchalerie à Versailles pour envahir sa cour, en 2018 (Gandamaison), sont autant de typologies d’installations qui traduisent, avec plus ou moins d’effet dramatique, une même idée : celle de l’impermanence du monde, au processus aléatoire et sans fin de régénération, comme l’illustrent aussi ses «Destructions», panneaux immersifs semblables aux vestiges d’une civilisation disparue, exposés en 2019-2020 chez son galeriste parisien Kamel Mennour. Un concept qu’il n’hésite pas à mettre en parallèle avec la brièveté de notre passage sur Terre. «En tant qu’êtres humains, nous sommes confrontés à la finitude : la vie a une limite, les matériaux ont la leur. Dans mon lexique, tout est temporaire», pouvait-on lire en septembre 2020 dans le magazine ‘A’A’, l’Architecture d’aujourd’hui, dont il était le rédacteur en chef invité. Pour l’heure, dans cet atelier qu’il voit comme «un projet en lui-même, un lieu vivant de réflexion», Tadashi Kawamata songe à son installation pour la première Biennale d’art contemporain d’Helsinki, en juin prochain. «En visitant l’île de Vallisaari, désertée par les habitants, j’ai trouvé des matériaux de rebut avec lesquels je compte construire sur place une sorte de tour, un phare à lumière fixe, visible de loin.» Artiste de l’entre-deux, à l'œuvre située entre art et architecture, intérieur et extérieur, présent, passé et futur, Tadashi Kawamata ne cesse de réfléchir à la manière de perpétuer son projet. Sans vouloir dénoncer un état de fait ou faire de propagande, il poursuit en collectif ses investigations dans l’espace public en étudiant la mémoire plurielle des lieux, mais aussi à l’atelier au travers de maquettes, de dessins conceptuels – ses «exercices» – qu’il expose également en galerie. Une œuvre de toute une vie, démultipliée et infinie.

à savoir
Biennale d’art contemporain d’Helsinki,
www.helsinkibiennaali.fi
Du 12 juin au 26 septembre 2021.

Tadashi Kawamata sera l’un des artistes invités du Festival de l’histoire de l’art, au château de Fontainebleau, les 4, 5 et 6 juin prochain
www.festivaldelhistoiredelart.com

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne