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T comme tapisserie

Le 09 décembre 2021, par Marielle Brie

Dès le XIe siècle, quelques liciers installés à Limoges et Poitiers, entichés des «biaus tapiz» rapportés d’Orient par les croisés, travaillent à perfectionner la technique de la haute lice, usant d’un métier vertical constitué de deux nappes de fils de chaîne, toujours en laine. Derrière son métier, l’artisan croise et…

T comme tapisserie
Flandres, vers 1600. Attribué à l’atelier de Jan Raes à Enghien, tapisserie de la tenture des «Combats d’animaux» en soie, laine et fil d’argent, figurant un Combat entre un cheval et un lion, 342 507 cm. Paris, hôtel Drouot, mardi 19 janvier 2021. Coutau-Bégarie OVV. M. Kassapian.
Adjugé : 90 160 €

Dès le XIe siècle, quelques liciers installés à Limoges et Poitiers, entichés des «biaus tapiz» rapportés d’Orient par les croisés, travaillent à perfectionner la technique de la haute lice, usant d’un métier vertical constitué de deux nappes de fils de chaîne, toujours en laine. Derrière son métier, l’artisan croise et entrelace nappes de chaîne et fils de trame colorés. Ce tissage forme le décor, de sorte que les fils de chaîne disparaissent sous la trame. La précision permise par la haute lice fait très vite sa renommée : l’endroit étant visible pendant le tissage, toute erreur peut être corrigée, avantage dont est privée la basse lice, au métier horizontal. En se référant à son carton, le licier peut ainsi faire et refaire jusqu’à obtenir un résultat fidèle au modèle. Ce travail inversé imposa longtemps aux tapisseries d’apparaître comme une contre-estampe du carton, avant que les artistes n’adaptent leur travail à cette particularité du tissage. Jusqu’à la guerre de Cent Ans, une production qualitative et soutenue fait la fortune des ateliers parisiens et arrageois, dont peu d’œuvres nous sont parvenues. Parmi ces rescapées, la tenture de l’«Apocalypse» – dont les six pièces couvraient initialement 850 mètres carrés – est la plus grande subsistant aujourd’hui. Tissée à Paris entre 1373 et 1380, elle employa trente-cinq liciers virtuoses qui dissimulèrent les arrêts de fil, d’ordinaire visibles au revers, à l’intérieur de la trame. La tapisserie «sans envers» est ainsi parfaite des deux côtés, enchantant sans doute les peintres, qui voient leurs cartons reproduits deux fois sans s’offusquer des quelques libertés prises pour la lice – leurs successeurs n’auront pas cette bonté ! Des millefleurs à fond vert ou rouge du premier tiers du XVe siècle aux sujets religieux ou profanes de la fin de celui-ci – les Neuf Preux et les épopées étant parmi les favoris –, des attributions sont parfois possibles et témoignent de la polyvalence des artistes médiévaux. Ainsi Jean d’Ypres dessina-t-il des vitraux aussi bien que les cartons de la Dame à la licorne, tapisserie dépourvue de cadre tissé et ceinte d’un galon comme c’était alors l’usage. Dans les ateliers de la Marche, c’est de la nature creusoise qu’on s’inspire. Les aristoloches y agrémentent des sujets toujours habilement renouvelés, peuplés d’un bestiaire fabuleux habitant de profondes verdures. Leurs nuances aujourd’hui bleutées tiennent à l’affadissement du jaune de gaude. Au revers, moins exposé à la lumière, le vert a subsisté. Mesurant généralement entre 1,20 et 1,50 mètre de hauteur, ces pièces séduisent la bourgeoisie et réchauffent les châteaux, où elles sont fixées au-devant des murs, garnissent le lit ou les autels, le dais du siège royal ou épiscopal, et sont déployées lors de fêtes religieuses. Les artisans d’Aubusson et de Felletin, redevables à l’exil des liciers protestants arrivés à la fin du XVIe siècle, gagnent en dextérité. Malgré cela, leurs tapisseries narratives n'égaleront jamais celles des Flandres : chaîne grossière, laine épaisse, palette pâtissant de l’absence de teinturiers qualifiés et le dessin, de celle d’artistes. Ces ateliers compensent néanmoins leurs faiblesses par une production rapide à bas coût, et s’implantent durablement dans la tradition française grâce au métier de basse lice. Le carton, placé sous les nappes de chaîne, y est reproduit et tissé sur le principe de la haute lice, mais que l’endroit de la tapisserie n’est presque pas visible avant la tombée de métier.
Tapisseries Renaissance
Le XVI
e siècle fait la part belle à la production flamande, redoutable concurrente dont Bruxelles est la cheffe de file. Ses ateliers tissent au fil de soie, d’or ou d’argent, accaparant les commandes princières, qui se targuent d’un renouveau stylistique imprégné d’influence italienne. Voilà qui bouleverse l’inventivité régnant jusqu’alors dans la tapisserie médiévale, ignorant encore la perspective — et dont le XIXe siècle aura la nostalgie. Le fil se fait l’égal du pinceau, et les liciers de matérialiser les effets de profondeur et de modelé en juxtaposant des tons de valeurs différentes. Les cartons sont de la main de Mantegna, Dürer, Jules Romain ou encore Raphaël, qui confie les siens au licier Pieter Van Aelst pour les tapisseries de la chapelle Sixtine. L’hiératisme des Primitifs flamands épouse gracieusement la souplesse de la Renaissance dans les tissages luxueux de Willem de Pannemaker, ou sur les cartons de Van Orley ; on laisse à une clientèle moins aisée de petites tapisseries de dévotion privée. Comme un écrin, les bordures tissées apparaissent au tournant du siècle, encadrant les sujets à la mode que sont les chasses, la mythologie ou l’histoire. En 1551, en France, Henri II réorganise et revigore les ateliers parisiens, qui se multiplient. Naissent ainsi de véritables dynasties de liciers, comme les Brocart, les Blasse ou les Laurens, qui produisent toutes sortes de tapisseries, dont trois longueurs sont régulièrement mentionnées : 4,80 mètres, 3,60 mètres et moins de 2 mètres. S’ils ne parviennent pas à attirer les commandes prestigieuses, on leur confie de nombreuses chancelleries fleurdelisées, tentures incarnant la présence royale dans les institutions du pouvoir. En 1601, Henri IV installe des liciers flamands à Paris et interdit l’entrée en France de tapisseries étrangères. La manœuvre est habile et le bénéfice est double : la rude concurrence disparaît et ces hommes imprégnés de classicisme forment les artisans français. En ce jeune XVIIe siècle, l’art de la tapisserie s’est forgé une assise solide, qui perdurera ainsi jusqu’au XIXe.

à voir
Les collections du musée de la Cité internationale de la tapisserie, à Aubusson ;
la suite des tapisseries de verdure du château de la Trémolière, à Anglards-de-Salers ;
la tenture de l’«Apocalypse», au château d’Angers, et celle des «Chasses de Maximilien»
d’après Bernard Van Orley au musée du Louvre.

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