Système K

On 23 January 2020, by Camille Larbey

Après Benda Bilili !, Renaud Barret revient dans les salles avec un documentaire sur le bouillonnement de la scène artistique à Kinshasa. Ou quand l’art réussit à s’extraire du chaos politique et social.

Système K
© Renaud Barret

Depuis le ciel, les images filmées au drone montrent un ghetto. Motos, taxis collectifs, vendeurs ambulants ou simples passants se fraient un chemin sur les routes défoncées et saturées de bruits. Au loin, les immeubles de verre du centre-ville constituent l’horizon inatteignable. Ce bidonville pourrait être à la périphérie de Nairobi, d’Addis-Abeba, d’Abidjan ou de Brazzaville. Il s’agit de Kinshasa. Les autorités de la République démocratique du Congo souhaitent renvoyer aux médias occidentaux l’image de «Kin la belle». Mais ici, les habitants vivent à «Kin poubelle», et Renaud Barret y a planté sa caméra. Depuis une quinzaine d’années, il documente les pulsations de ce royaume de terre, de tôle, de parpaing et d’ordures. On a ainsi pu découvrir le portrait du chanteur Jupiter Bokondji (La Danse de Jupiter, 2005), l’étonnante histoire d’un orchestre de musiciens handicapés (Benda Bilili !, 2010) ou le dur quotidien de jeunes boxeuses (Victoire Terminus, 2008) dans une capitale encore hantée par le mythique match d’Ali contre Foreman en 1974. Avec ce nouveau film consacré aux artistes du ghetto, leur auteur vient compléter sa galerie d’outsiders, celles et ceux qui restent à la marge et parviennent, malgré tout, à atteindre leurs rêves en dépit des pronostics. Le cinéaste s’est trouvé un guide de choix : il s’agit de Freddy Tsimba. Il est le seul artiste kinois à vivre de son travail et à se voir exposé en dehors de la RDC. L’une de ses œuvres, une imposante statue sans tête entièrement faite de douilles de cartouche ramassées dans les anciennes zones de conflit du pays (Porteuse de vies), était récemment présentée au théâtre national de Chaillot. Le sculpteur s’improvise donc en parrain de la jeune scène locale, bien que celle-ci demeure atomisée. Car chacun expérimente dans son coin. Parfois, des liens se tissent. On file un coup de main. On prend des nouvelles de l’un. On s’inquiète pour un autre. Certains viennent travailler sur leurs œuvres dans la cour des Beaux-Arts, même s’ils n’y sont pas inscrits. Mais tous ont comme point commun cette ville hors norme, prisonniers de sa misère et de sa chaleur. «Kinshasa est une source d’inspiration autant qu’un piège dont nous tentons de nous échapper par l’art», résume Freddy Tsimba.
 

Freddy Tsimba, «parrain» de la nouvelle garde artistique kinoise. © Renaud Barret
Freddy Tsimba, «parrain» de la nouvelle garde artistique kinoise.
© Renaud Barret


Corps et matières, expressions de la colère
À l’heure où la contestation a quasiment déserté la scène musicale congolaise, ces artistes ont repris le flambeau de la lutte. Il ne s’agit pas d’accuser nommément le régime et les caciques d’un camp ou de l’autre, sous peine de graves conséquences, mais de cibler un système inégalitaire – ce qui ne les épargne nullement des descentes de la police. Le duo Flory et Junior dénonce par exemple le manque d’eau courante et d’électricité à travers des déguisements d’Homme-Robinet et d’Homme-Ampoule. Certains mettent aussi leur corps à rude épreuve, tel Yas Ilunga, qui, pour critiquer l’emprise de l’Église évangélique sur ses concitoyens, rampe à travers les rues pieds et poings liés, tenant dans ses mains une bible. Du Fluxus en plus féroce ! La dénonciation s’opère jusque dans le choix des matières : Freddy Tsimba a construit une case en machettes, rappelant ainsi que le pays n’en a pas fini avec son passé. Le collectif Kokoko ! fabrique des instruments de musique à partir de vieux objets électroniques, aux composants nécessitant des minerais (cuivre, cobalt, etc.) dont le pays est riche, mais dont l’exploitation ne profite pas aux populations locales. Au moyen de sa lampe à pétrole, autre ressource confisquée, Géraldine Tobe noircit quant à elle à la fumée des toiles blanches et peint ensuite des motifs mortuaires. La caméra de Renaud Barret capte sans fioriture ni hiérarchie une incroyable effervescence artistique. Certaines performances – telle celle d’un homme dans son costume d’astronaute entièrement fait de récup’ et déambulant la nuit entre les voitures – sont si fortes qu’elles produisent des images hallucinantes. Le réalisateur a d’ailleurs déclaré vouloir faire de ce film un «trip», un voyage où la débrouille génère des formes extrêmement puissantes. Une rencontre avec des artistes portant leur pratique jusqu’à l’incandescence : «Nous vivons dans le feu, mais nous ne brûlons pas», lance Freddy Tsimba. Il était temps pour l’art kinois de sortir de son ghetto. En cela, Système K est un témoignage indispensable.

à voir
Système K (94 min), de Renaud Barret, avec Freddy Tsimba, Béni Baras, Géraldine Tobe, Kongo Astronaut…
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