Sylvain Bellenger, la révolution feutrée de Capodimonte

Le 29 octobre 2020, par Christophe Averty

Opérant une mue profonde du palais-musée napolitain et de son parc royal, Sylvain Bellenger, son directeur, conduit une stratégie innovante, durable et inclusive. Une expérience pilote en réponse aux enjeux contemporains.

© Giovanna Garraffa

Sur les hauteurs de Naples, le domaine royal de Capodimonte concentre dans ses murs et son parc l’esprit baroque de la fourmillante cité portuaire. L’exposition « Napoli Napoli, de lave, de porcelaine, de musique » s’en fait le puissant écho (voir l'article Capodimonte, tout feu tout flamme de la Gazette n° 42 du 5 décembre 2019). Mais, plus qu’un hommage au temps des Lumières et à l’aura internationale de la cour napolitaine, ce parcours affirme une vision plurielle et dynamique du patrimoine, et souligne la transversalité des arts et des savoirs, l’identité d’une ville ouverte sur le monde, embrassant des problématiques universelles tant humanistes, urbaines qu’écologiques. En maître d’œuvre, Sylvain Bellenger, conforté dans un deuxième mandat, entend hisser, en douceur mais à grands pas, ce site d’exception au rang des grands musées d’aujourd’hui.

Quels sont, à Capodimonte, les effets de la réforme impulsée par Dario Franceschini, ministre italien de la Culture ?
L’intuition du ministre de réunifier le palais royal de Capodimonte à son parc historique fut un premier pas décisif et visionnaire pour la transformation du site. Auparavant, musée et jardins dépendaient de deux directions différentes : le premier du patrimoine et l’autre du paysage. Aujourd’hui, le palais, la Reggia, ancien fief des dynasties régnant sur le royaume de Naples, de Charles de Bourbon à Joachim Murat, qui conserve quelque 4 700 œuvres majeures dont la prestigieuse collection Farnèse, ainsi que son Bosco de 134 hectares, le plus grand parc urbain d’Italie, sont désormais perçus dans leur dimension historique et culturelle. Plus encore, cette orientation met en lumière, au sein même du domaine, les préoccupations écologiques de notre époque. Ouvrant Capodimonte aux problématiques de la nature, de sa fragilité et de sa préservation, cette vision nourrit autant de champs de recherche menés in situ.
 

La Reggia, palais musée de Capodimonte. © Salvatore Terrano
La Reggia, palais musée de Capodimonte.
© Salvatore Terrano

En quoi cette direction globale constitue-t-elle une dynamique pour Capodimonte ?
L’approche originale qu’induit la réforme Franceschini influe sur le développement du site tout entier. Par exemple, les 400 espèces végétales qui s’épanouissent ici possèdent une identité commune. Toutes proviennent de l’immense empire espagnol – dont hérita Charles III – et des innombrables expéditions lancées en Chine, en Australie ou en Amérique latine. Le parc royal est donc un musée vivant de la botanique qui reflète la grande histoire portuaire de Naples. De plus, jardins et prairies se ponctuent de 21 fabriques et fermettes créées au XVIIIe siècle pour être rentables et durables. De la laiterie à la manufacture de porcelaine, l’ensemble des activités fermières et artisanales développées jadis à Capodimonte n’avait rien d’une fantaisie royale, contrairement à Rambouillet ou Versailles. En considérant les jardins d’un point de vue tant botanique qu’historique, et le domaine dans toute son unité, nous avons pu l’ouvrir à des voies autrefois délaissées et renforcer nos missions patrimoniales et éducatives. Ainsi, l’accès gratuit du parc aux promeneurs et aux sportifs, l’accueil en plein air de festivals de théâtre et de cinéma en lien avec les collections, la création d’une institution musicale populaire sont autant de ferments pour une vie culturelle abondante et féconde dont Capodimonte est désormais le cœur.
Des jardins au bâti, s’agit-il d’ancrer le site dans le monde contemporain ?
Les dialogues suscités entre passé et présent, nature et urbanité, art et recherche sous-tendent nos missions. Dans cette logique, nous proposons actuellement la rencontre de l’artiste du XVIIe siècle, Andrea Belvedere (1652-1732) et de la plasticienne contemporaine allemande Christiane Löhr. Le premier célèbre une nature abondante, généreuse, idéale, tandis que la seconde explore une nature essentielle et fragile à l’époque trouble du Covid-19 et des changements climatiques que nous connaissons actuellement. Dans le registre urbain, l’architecte Santiago Calatrava, actuellement exposé au musée, investit ce mois-ci la chapelle San Gennaro, conçue par Fernando Sanfelice, le créateur du Bosco. Dans le champ de la recherche, nous avons insufflé une seconde vie aux anciennes fabriques. Dans l’édifice de la Capraia, grâce au partenariat instauré avec l’Edith O’Donnell Institute of Art History, onze bourses sont attribuées chaque année à des chercheurs, sans limite d’âge ni de nationalité. Les études portent sur la culture, l’art et l’architecture des grandes cités portuaires. Des relations entre histoire décorative, médicale et histoire de l’art, des architectures du commerce des blés à la cartographie ancienne, de la production musicale savante des XVIe et XVIIIe siècles à la figure du musicien de rue… l’élan nouveau que véhicule l’ensemble des recherches permet de sonder, d’un point de vue scientifique, l’identité de Naples, trop longtemps minorée au bénéfice de Florence, Rome ou Sienne.

 

Parmigianino, Portrait de Galeazzo Sanvitale, peinture à l’huile sur toile, 1524, Museo e Real Bosco di Capodimonte. © Luciano Romano
Parmigianino, Portrait de Galeazzo Sanvitale, peinture à l’huile sur toile, 1524, Museo e Real Bosco di Capodimonte.
© Luciano Romano

L’internationalisation du domaine est-elle une clef de voûte pour l’avenir  de Capodimonte ?
Nommer un directeur français, dont la carrière s’est principalement déroulée aux États-Unis, à Cleveland et Chicago, a été un point de départ. L’enjeu est de rendre au site sa dimension dans l’histoire européenne à la hauteur de ses collections. Les expositions consacrées à Luca Giordano (1635-1705) et Vincenzo Gemito (1852-1929) ont récemment porté, au Petit Palais, à Paris, les couleurs de la peinture napolitaine. Présentées à Capodimonte, elles reviennent souligner l’apport de ces artistes à l’art italien et la proximité des Napolitains à leur patrimoine commun. Cette volonté d’ouverture et d’échanges se concrétise également dans le champ de la conservation. La création de l’American friends association permet d’accueillir des conservateurs américains pendant deux ans, dynamisant les échanges anglophones et permettant à de futurs directeurs de musée de parfaire ici une formation hors frontière. Troisième bénéficiaire de ce programme, dans le cadre du Getty paper project, la curatrice Claire Van Cleave, spécialisée dans les dessins de la Renaissance, vient opérer le transfert, dans le Palazzina dei Principi (demeure des enfants de François II), du cabinet des dessins de la collection Farnèse, le deuxième d’Italie, resté jusqu’à présent confidentiel. À terme, cet espace présentera les œuvres sur papier, anciennes et contemporaines, conservées à Capodimonte, tel notamment le fonds photographique de Mimmo Jodice. Dans un horizon plus lointain, gageons que ces futurs directeurs de musée auront acquis à Capodimonte une expérience unique pouvant transformer les rapports entre professionnels italiens et étrangers.
Ce genre d’initiative est-elle courante en Italie ou est-ce une expérience pilote ?
En Italie, cette initiative est unique. Les collections de Capodimonte représentent tout l’art italien, de l’Antiquité à l’art contemporain, dans ses plus beaux héritages artistiques européens. Par l’importance et la configuration des lieux, Capodimonte ne s’apparente à aucun modèle, malgré quelques possibles parallèles avec Chambord ou Potsdam. Notre grand projet est aujourd’hui de conformer le site aux exigences contemporaines qui s’imposent aux grands musées internationaux.
La vaste restauration technique des lieux en est l’enjeu et le défi. En parallèle, la digitalisation en cours de l’ensemble des œuvres permettra un accès gratuit et de qualité à l’ensemble des collections. Ces chantiers de longue haleine n’ont qu’un but : montrer que Capodimonte est un monde en soi à découvrir, en phase avec l’actualité, pouvant éclairer l’avenir. Déjà, les regards et l’appétit que les publics lui portent ont changé.

à voir
« Luca Giordanno, dalla Natura alla Pittura » et « Incontri Sensibili.
Christiane Löhr incontra Capodimonte »
Jusqu’au 10 janvier 2021.

« Calatrava. Nella luce di Napoli »
Jusqu’au 13 janvier 2021.

« Napoli Napoli, de lave, de porcelaine, de musique »
Jusqu’au 6 avril 2021.

Capodimonte, 2, via Miano, Naples, tél. : +39 081 749 9111/130.
www.museocapodimonte.beniculturali.it

Chapelle San Gennaro – Calatrava Cathédrale Notre-Dame de l’Assomption de Naples,
147, via Duomo, Naples,tél. : +39 081 449097.
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