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Swoon, artiste humaniste

Publié le , par Stéphanie Pioda

Elle compte parmi les rares street artistes femmes reconnues à l’international. Swoon est aussi l’une des ambassadrices de la foire District 13. Portrait.

Swoon lors de son exposition « Swimming Cities of Switchback Sea », Deitch Projects,... Swoon, artiste humaniste
Swoon lors de son exposition « Swimming Cities of Switchback Sea », Deitch Projects, New York, 2008.
Photo Tod Seelie

Une exposition de Swoon nous transporte dans une forêt de personnages aux origines diverses, qui racontent tous un petit bout de l’histoire de l’artiste, donnent à lire en creux son parcours et sa personnalité. Ses totems en noir et blanc, dressés à hauteur d’homme ou insérés dans des installations monumentales, constituent un condensé de sa production dans la rue  le point de départ et le pilier de son travail. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ils trahissent aussi une référence qui a été fondamentale dans sa vocation : le Prague de l’art nouveau. «Swoon est issue d’une ville peu culturelle de Floride, Daytona Beach, et a grandi dans un contexte difficile, avec des parents ex-toxicomanes qui l’avaient inscrite dans des cours de dessin pour retraités lorsqu’elle était en primaire», nous apprend Adeline Jeudy, sa galerie parisienne. «Son premier vrai contact avec l’art s’est fait à l’occasion d’un échange scolaire d’une année à Prague, alors qu’elle avait 16 ans.» Ainsi, Swoon restera marquée par Egon Schiele, Gustav Klimt, la gravure expressionniste allemande, et tout particulièrement Alfons Mucha pour le format tout en hauteur, la célébration des femmes, le motif récurrent de l’auréole, le traitement décoratif et travaillé sur toutes les surfaces. Ensuite, elle construira sa signature artistique au contact de certaines villes  «New York m’a construite en tant qu’artiste, Venise m’a appris qu’une ville peut être un rêve éveillé et Varanasi (Bénarès) m’a enseigné qu’il est possible de concevoir le cerveau humain comme une ville et de s’engouffrer dans ses allées tortueuses», dit-elle. Sans oublier l’impact d’artistes comme William Kentridge, Käthe Kollwitz et surtout Gordon Matta-Clarke. L’engagement de ce dernier à investir des bâtiments en ruine pour des installations temporaires a été un déclic pour tenter à son tour de «créer, plutôt que des objets singuliers, des moments de beauté éphémère qui feraient corps avec la ville elle-même».
 

Swoon, mur à Wynwood, Mural Project, Miami, Floride, décembre 2014
Swoon, mur à Wynwood, Mural Project, Miami, Floride, décembre 2014 © Swoon

Le dessin et la gravure
«C’est une artiste de son temps, analyse Adeline Jeudy. Il faut se souvenir du contexte : lorsqu’elle était étudiante à New York, George W. Bush s’apprêtait à envahir l’Irak, ce qui avait suscité d’importantes manifestations de contestation de la jeunesse. Ces jeunes Américains gravitant autour du monde du théâtre, de la performance, de l’art de rue ont commencé à former des communautés utopistes, rejetant la société de consommation, construisant leur ville idéale en recyclant des objets mis au rebut. D’où l’importance du côté “Do It Yourself’’ (DIY) du travail de Swoon : dessin, papier découpé, gravure (sur bois puis sur linoléum). Elle a prouvé par ses nombreuses installations monumentales dans les musées que la main comme simple outil de travail peut toujours et encore rivaliser avec les moyens de production modernes à la pointe de la technologie.» Mais contrairement aux artistes dont le médium est la bombe, tout est préparé en amont en atelier, «car la création nécessite parfois des jours ou des mois de production (gravure, encrage, découpage), puisque tout est fait à la main. Ensuite, selon le projet, mon équipe expédie les œuvres dans un tube, ou même parfois, celles sur papier qui sont destinées à être collées peuvent être pliées au fond d’un sac ou d’un petit paquet !», sourit-elle. Ses dessins sont en effet très travaillés ; les corps de ses personnages sont bien souvent criblés de nombreuses images qui sont autant de bulles narratives pour exprimer des moments intimes (sa vie de famille lorsqu’elle était petite), des révoltes (la guerre en Irak, la violence faite aux femmes au Mexique…), ses rencontres, ses préoccupations quant à l’écologie et la société… «En 2018, j’ai passé une bonne partie de l’année à travailler dans un quartier de Philadelphie qui s’appelle Kensington, emblématique aux États-Unis de l’importante crise actuelle des opiacés [les entreprises pharmaceutiques commencent justement à être condamnées depuis peu, à l’image du procès Purdue Pharma, ndlr]. On a travaillé sur la manière dont les gens peuvent guérir du traumatisme lié à l’addiction et sur le rôle que l’art peut jouer dans ce processus. Mon histoire familiale est liée à l’addiction, donc c’est un projet auquel je suis très attachée, mais qui a aussi profondément été un moteur et un challenge à de nombreux niveaux.»

 

Swoon, projet « Swimming Cities », 2008.
Swoon, projet « Swimming Cities », 2008. Photo Tod Seelie

L’art doit être généreux
Dans cette forêt de papier, on fait des allers et retours entre la sphère privée et son implication dans la société. On y découvre ses proches, lorsqu’elle commence à coller dans la rue en 1999 (son grand-père, ses amis, son père…), des gens croisés dans le métro puis, ceux qu’elle a rencontrés au gré de ses voyages, tout particulièrement de ses pérégrinations en Amérique du Sud, «où elle s’intéresse aux communautés autogérées», précise Adeline Jeudy. «Suite à quoi elle a créé la sienne, en 2008, autour d’un projet fou qui a mobilisé ses amis : construire des bateaux avec les déchets de la société de consommation et descendre le Mississipi. Lors des escales, ils proposaient des lectures, des concerts, des performances.» Baptisé Miss Rockaway Armada, il a évolué sous une forme plus aboutie, et à vocation plus artistique que sociale, à New York (Swimming Cities of the Switchback Sea), pour être envoyé ensuite à Venise à l’occasion de l’inauguration de la Biennale d’art de 2009 (Swimming Cities of Serenissima). «Nous étions un groupe de plus de trente personnes totalement investies dans la création de ce monde flottant, et ce contexte était particulièrement intense», se souvient Swoon. L’art est pour elle quelque chose de généreux et doit être partagé dans la rue, gratuitement, accessible à tous. S’approprier cet espace n’est pas anodin, et si les discussions sont riches avec les passants, elle se fait aussi parfois traiter de vandale. L’interdit fait partie du jeu, la transgression, l’aspect illégal créant un sentiment de liberté incomparable. Si son travail est respectueux et ne flirte pas avec la provocation, elle ne s’autocensure pas, «une de mes œuvres les plus récentes est le portrait grandeur nature d’une femme en train d’accoucher, et je compte bien l’inclure dans ma prochaine exposition chez Jeffrey Deitch». L’humain et la bienveillance sont au cœur de son art, ce que traduit son nom d’artiste : «“Swoon’’ m’est venu du rêve d’un ami, et je pense que son sens, en tant que nom d’artiste, n’est pas si différent de la signification du mot anglais, qui peut être interprété comme ‘’être rempli d’amour, de pâmoison et d’étonnement’’. La joie que je ressens pour le monde et ma compassion pour nos faiblesses nourrissent mes œuvres.» Engagé, elle l’est autant par son choix de vie, par les sujets qu’elle aborde que par ses actions : elle a fondé en 2015 Heliotrope Foundation, qui rassemble les projets humanitaires qu’elle a initiés et qu’elle dirige toujours en Pennsylvanie, en Louisiane et à Haiti. «Mon travail n’est pas toujours politique, mais je pense que dès lors qu’on vit dans un monde et qu’on y prête attention, il devient naturel de traiter certains sujets reflétant certaines situations politiques.» Aujourd’hui, ses œuvres sont entrées dans des grandes institutions new-yorkaises, le MoMA, le Brooklyn Museum of Art  qui lui a consacré sa première exposition en 2014 , une rétrospective a même été présentée en 2017 au Cincinnati Art Center. À 41 ans, Swoon a acquis une reconnaissance internationale en tant qu’artiste (sans s’associer à tout prix l’étiquette «street art»), aux côtés des Banksy, Shepard Fairey et autres pointures. Elle poursuit son exploration de nouveaux territoires artistiques, notamment l’animation en stop-motion, qu’elle présentera à sa prochaine exposition à la galerie Jeffrey Deitch Projects, à New York, en novembre. 

 

Swoon
en 5 dates

1977 Naissance à New London, dans le Connecticut (elle grandira à Daytona Beach, en Floride)
2001 Diplôme du Pratt Institute, Brooklyn
2005 Première exposition personnelle à la galerie Jeffrey Deitch Projects, à New York
2015 Création de la Heliotrope Foundation 2017 Rétrospective  au Cincinnati Art Center 
À voir
District 13 - voir page 12 «Swoon. Time Capsule» à partir du 19 octobre Museum of Urban and Contemporary Art (MUCA), Hotterstrasse 12, 80331 Munich, Allemagne.
www.muca.eu
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