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Suzanne Tarasieve : vous avez dit rock’n roll ?

Le 21 novembre 2019, par Stéphanie Pioda

Suzanne Tarasieve a fêté ses quarante ans de carrière en 2018. Incontournable et respectée par la profession pour ses choix et son engagement, la galeriste pratique son métier avec passion et éthique.

Suzanne Tarasieve : vous avez dit rock’n roll ?
Suzanne in Hydra No.9, Grèce 2017, par le photographe Juergen Telelle.
© Juergen Teller, all rights reserved - Courtesy de l’artiste et Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

Une grande galeriste», «un œil», «la seule qui soit aussi rock’n roll», «de cette génération-là, il n’y en a pas beaucoup comme elle»… Les louanges pleuvent lorsqu’on questionne ses confrères et consœurs, qui l’appellent tous par son prénom. Certains l’associent à Gabrielle Maubrie, son aînée, qui a ouvert sa galerie en 1977 et exposé Warhol, Gordon Matta-Clark, Antoni Muntadas ou Dominique Gonzalez-Foerster. Mais Suzanne Tarasieve est encore une «jeunette», puis-qu’elle vient de fêter ses soixante-dix printemps en octobre. Si sa place dans le marché de l’art est acquise aujourd’hui (bien que les portes de la FIAC lui soient curieusement fermées depuis 2011), cela n’a pas toujours été le cas. Le basculement pourrait se situer autour des années 2000, lorsqu’elle a commencé à représenter des artistes allemands néo-expressionnistes reconnus, comme Markus Lüpertz, A.R. Penck, Jörg Immendorff, Sigmar Polke ou Georg Baselitz. Certains ont peut-être alors dépassé la première impression que donne le personnage excentrique aux tenues incroyables, entre combinaisons en Skaï moulantes, manteaux à motifs léopard et chaussures à talons vertigineux. Car Suzanne Tarasieve est avant tout d’un grand professionnalisme et d’une extrême rigueur. C’est ce qui la rapproche des artistes allemands, «perfectionnistes, vrais et authentiques», dit-elle. Sa sincérité est d’ailleurs sa meilleure arme, ce qui a convaincu un photographe comme Juergen Teller, qui voulait à tout prix travailler avec elle ; l’amitié a fait le reste et elle s’est prêtée au jeu de poser devant son objectif pour quatorze portraits publiés dans Vogue en 2017. Georg Baselitz est un autre nom-clé, puisqu’il lui tient à cœur de continuer à travailler avec elle, bien que le puissant Thaddaeus Ropac le représente. «Quand on a un vrai rapport avec un artiste, il finit par donner ses tripes, mais pas tout de suite, et c’est normal.» Son engagement est le même «qu’ils soient reconnus ou jeunes. J’ai choisi l’équanimité et leur donne à tous les mêmes possibilités, avec des catalogues publiés pour chacun, par exemple. Il faut avoir les moyens intellectuels de les défendre». Elle est intarissable lorsqu’elle parle de leurs œuvres, animée par ce besoin de partager et de transmettre, d’éveiller le regard de l’autre. Mais Suzanne Tarasieve peut être radicale dans ses rapports avec les artistes s’ils ne sont pas intègres avec elle, d’où les ruptures avec Claude Mancini, Jean Miotte ou Jack Chambrin, alors qu’elle vendait très bien leurs œuvres. «Vendre ne suffit pas, je ne suis pas dans le marché de l’art, je suis d’abord dans l’art.»
 

Vue de l’exposition «Jörg Immendorff. Passage » à la galerie Suzanne Tarasieve, Paris, 2019.
Vue de l’exposition «Jörg Immendorff. Passage » à la galerie Suzanne Tarasieve, Paris, 2019.Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

Sur le tas
Galeriste de conviction, Suzanne Tarasieve croit dans ses artistes au point de refuser parfois des ventes : «Un jour, un collectionneur voulait acheter un tableau de Baselitz. Bien sûr, le sujet était la tête en bas et il m’avoue qu’une fois chez lui, il l’accrochera dans l’autre sens. J’ai refusé de lui céder l’œuvre, à environ 25 000 € à l’époque, car c’était aller contre le concept de l’artiste. Il ne m’en a cependant pas voulu et a fini par comprendre, mais sa femme a regretté.» Jeune fille, elle fut tentée par la voie scientifique, mais juste après un accident qui a failli la rendre aveugle à 18 ans, l’art l’a emporté. «Au début, je pensais faire une petite carrière d’artiste, l’individu pense toujours qu’il est doué ! J’ai vendu deux tableaux mais j’ai voulu rapidement rembourser les acquéreurs, qui n’ont jamais accepté.» «Artiste ratée», comme elle se qualifie volontiers sans rancœur ni regret, elle compensera par le soin apporté à ses expositions et l’art d’accompagner collectionneurs et créateurs. Avide de la moindre actualité artistique, elle voit en 1977 la naissance de Beaubourg avec enthousiasme, tout comme la première exposition de Francis Bacon chez Claude Bernard la même année. Elle achète son premier lieu à Barbizon, qu’elle inaugure le 13 mai 1978. «C’était moins cher qu’à Paris, il y avait l’autoroute et je voyais beaucoup de Parisiens, je pensais qu’on pouvait y bosser.» Ce qui sera le cas puisqu’elle y ouvrira un second espace. Elle apprend le métier sur le tas. «À l’époque, les galeries étaient rue de Seine, avenue Matignon et un peu rue du Faubourg-Saint-Honoré, c’est tout ! Il n’était pas possible de savoir quelle était la commission des galeries. Chacun faisait comme il pouvait. Les marchands qui avaient de l’argent, comme Tamenaga, rétribuaient les artistes chaque mois et recevaient en échange toutes les œuvres. J’ai commencé en prenant une commission ridicule, et c’est un artiste qui m’a appris qu’il fallait demander 50 %.» Elle aurait très bien pu poursuivre dans la ville des préimpressionnistes, sans le collectionneur Marcel Brient, croisé en 1997 : «Une très grande rencontre dans ma vie, il m’a donné la force de quitter Barbizon pour m’installer à Paris.» Elle franchit le pas en 2003, dans le treizième arrondissement, rue Chevaleret, une aventure qu’elle poursuivra entre Belleville et le Marais. Elle reste attachée à son indépendance, libre de céder à ses coups de cœur, qui tombent pour certains telles des évidences, comme cela a été le cas pour Boris Mikhaïlov. «J’ai découvert cet immense photographe chez Katharina Grosse, en 2000, qui m’a montré ses clichés et me disant que c’était le plus grand. Je ne pensais plus qu’à partir et le rencontrer. Boris est un énorme artiste qui utilise la photographie comme médium, mais ce n’est pas un photographe. Il y combine intelligence, intellect et sensibilité. C’est l’une des plus grandes figures soviétiques et post-soviétiques, sans oublier que Boris est Ukrainien et que mon père est né à 400 kilomètres de Kharkov 

 

Vue de l’exposition «Woods», galerie Suzanne Tarasieve, Paris, 2019 : Kriki, Light, 2019 - Shanthamani. M, Upside Down Tree, 2019.
Vue de l’exposition «Woods», galerie Suzanne Tarasieve, Paris, 2019 : Kriki, Light, 2019 - Shanthamani. M, Upside Down Tree, 2019.Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

Trouver son abécédaire
Finalement, cette fidélité et cette confiance sont les véritables piliers du métier tel qu’elle le conçoit, affirmant qu’une cote se construit sur le long terme. «Baselitz a commencé à être connu lorsqu’il avait 60 ans ! Ça n’a pas changé et les artistes de 30 ans à qui l’on consacre déjà des rétrospectives et dont les œuvres se vendent à des prix impossibles, ça n’a pas de sens. Un dessin de Baselitz à 40 000 € sera toujours meilleur que celui d’un jeune qu’on veut monter à toute vitesse et qu’on échange à 50 000 € ! Quand je vends cher, je suis sûre que les acquéreurs pourront retrouver leur argent.» Pour qu’un artiste la touche, il faut qu’elle ressente un uppercut devant son travail. Mais «il faut parfois du temps pour sortir un nouvel abécédaire. Ce qui a été le cas pour Lucien Murat que m’a présenté Stéphane Janssen, le père de Rodolphe. Il m’a fallu plusieurs rencontres, des explications et des ajustements de sa part pour que je comprenne le boulot de ce jeune qui exprime l’apocalypse de notre époque avec comme support une tapisserie créée à partir d’anciennes, trouvées dans des brocantes. C’est très créatif.» Le point commun de ses poulains réside dans la maîtrise et le dépassement d’une technique, comme Jean Bedez, «un fou furieux qui peut mettre six mois pour faire un dessin !» Suzanne n’aime pas parler prix, mais elle nous confie quand même que la cote de Lüpertz a pratiquement doublé en dix ans, que les grands dessins de Lucien Murat partent autour de 3 500 €, une photographie vintage de Boris Mikhaïlov valant 10 000 € et un grand tableau de Romain Bernini 18 000. Les artistes les plus chers ? Les Allemands, évidemment.

Suzanne Tarasieve en 5 dates
1978
Ouverture de sa première galerie à Barbizon
2003
Installation dans le treizième arrondissement à Paris
2008
Création du Loft à Belleville, espace hybride entre galerie, résidence d’artiste et lieu de vie
2011
Deuxième adresse dans le troisième arrondissement, rue Pastourel
2018
Fête ses quarante ans d’activité

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