Sur les traces de Casals, Miró, Picasso et Gaudí

Le 13 janvier 2017, par Harry Kampianne

On l’appelle la «Route des génies», traversant la Catalogne profonde jusqu’à Horta. Quatre histoires, quatre souffles créateurs, patinent cette région riche en émotions. Le grand absent : Dalí.

Autour de Mont-roig, l’ermitage de la Mare de Déu de la Roca, au-dessus, le temple Sant Ramon, d’aspect cubique. Le fanion à droite indique l’emplacement où Miró a peint ce paysage.
© Joan Capdevila

L’aura de quatre génies de l’art se mélange aux villes et paysages de Catalogne, sillonnés de multiples nuances, de couleurs éclatantes et de lumières à la fois franches et douces. Essence même de ce qui fit l’essentiel de leurs œuvres. Un quatuor en autant de mouvements bien distincts. Première étape à El Vendrell. Berceau natal de Pablo Casals, né Pau Casals i Defilló, violoncelliste et chef d’orchestre hors pair. Une ville côtière située à une soixantaine de kilomètres de Barcelone, sur la Costa Daurada, et dont le credo n’est autre que la musique. Le Festival international de musique Pau Casals en est l’attraction majeure, en dehors des nombreux récitals qui parcourent cette commune. Éloignons-nous légèrement du littoral pour remonter vers Mont-roig del Camp, un village bordé de maisons en pierre sèche et de caroubiers. Un paysage que Miró appréciait, au point de revenir tous les étés pour y peindre les vignes, les oliviers, les habitants et la vie rurale. Poursuivons vers Horta de Sant Joan, village de 1 300 habitants du sud de la Catalogne, joli bourg où Picasso connut ses premiers émois artistiques. Là où il a «tout appris», avoue-t-il. Dernière étape à Reus, ville natale d’Antoni Gaudí, architecte fantasque de renom. Paradoxalement, il n’y a conçu aucune œuvre. Mais ses plus proches collaborateurs venaient tous de Reus… Une manière de prouver son attachement à ses origines.  Néanmoins, une question demeure : et Dalí ? Génie controversé, certes, pour son allégeance à Franco, pourquoi ne croise-t-il pas la route de ce génial quatuor ? Lui, l’hôte de marque de Cadaqués et de Figueras ? Pour la simple raison que l’initiative a été orchestrée par la province de Tarragone, et non de Gérone, dont fait partie Dalí. Mais pas impossible qu’un jour les deux régions puissent trouver un terrain d’entente, afin d’intégrer le sulfureux Catalan aux montres molles sur la route de ses prestigieux confrères.
 

Façade de l’institut Pere Mata, «pavillon des distingués» de l’architecte Lluís Domènech i Montaner (1850-1923). Bien que cet établissement ait été in
Façade de l’institut Pere Mata, «pavillon des distingués» de l’architecte Lluís Domènech i Montaner (1850-1923). Bien que cet établissement ait été inauguré en 1898, la façade a été terminée en 1906, les aménagements extérieurs et intérieurs ayant, pour leur part, été réalisés après l’inauguration des bâtiments principaux. La construction complète de l’institut s’est échelonnée sur quinze ans (début 1897-fin 1912). © Carles Fargas

Pablo Casals «L’enfant d’El Vendrell ne m’a jamais abandonné»
En parcourant le centre-ville, vous tombez inévitablement sur la maison natale de Pablo Casals, conservée dans le jus d’un foyer familial modeste de la fin du XIXe siècle. Au rez-de-chaussée, l’enfance du prodige vous est dévoilée à travers un panel de photos et de reproductions d’instruments  les originaux étant conservés à la villa-musée Pau Casals  ayant imprégné son œuvre musicale : notamment la cabasseta, ou «petite courge», et la gralla, un hautbois traditionnel catalan d’origine médiévale. Un escalier étroit, situé près de la porte d’entrée, permet d’accéder aux deux autres étages, où résidait la famille Casals. Néanmoins, en 1909, à l’âge de 36 ans, il se fit bâtir à quelques kilomètres d’El Vendrell, à San Salvador, un pavillon en bord de mer. La modeste demeure s’est transformée, au fil de ses séjours estivaux, en une somptueuse villa flanquée d’un jardin luxuriant, d’une salle de concert privé et d’espaces destinés à réunir aujourd’hui l’héritage  collection de partitions et d’instruments originaux, entretiens filmés, photos, dédicaces, extraits de concerts  du musicien. Une maison, disait-il, «qui est l’expression et la synthèse de ma vie de Catalan et d’artiste». Contraint à l’exil en 1939, suite au dénouement tragique de la guerre d’Espagne, il n’y reviendra jamais. Il meurt en 1973, deux avant le décès de Franco. 

 

Lieu où Picasso aurait peint Horta de Sant Joan. © Joan Capdevila
Lieu où Picasso aurait peint Horta de Sant Joan.
© Joan Capdevila

Miró «Toute mon œuvre est conçue à Mont-roig»
Pour sentir cet artiste déployer tout l’amour qu’il a de Mont-roig del Camp et de la Catalogne, rien de mieux que le centre qui porte son nom, niché au cœur de l’Esglesia Vella («vieille église»). Cet espace est avant tout un condensé d’interprétation consacré, depuis 2004, au peintre et à son œuvre ayant un rapport avec ce charmant village. Inutile de s’attendre à des pièces originales, hormis la tapisserie Le Lézard aux plumes d’or. «Trop cher à entretenir et surtout à sécuriser», selon Miquel Anguera, ancien maire de la commune et cofondateur du centre… D’où une floraison de reproductions, concède-t-il, «permettant de comprendre les liens qui l’unissaient aux métayers, aux paysans et à la vie rurale». Deux vidéos de Martí Rom permettent de visualiser cette relation privilégiée et chaleureuse : dans l’une, l’artiste évoque Mont-roig ; dans l’autre, les habitants parlent de lui. Installé tous les étés au Mas d’en Ferratges, Miró n’hésitait pas à parcourir la frange côtière, la campagne, et à l’immortaliser dans de célèbres tableaux tel que l’ermitage de la Mare de Déu de la Roca, offrant un panorama spectaculaire de la ville que le peintre admirait tant.

«Casals, Miró, Picasso, Gaudí… Quatre génies, un seul amour : la Catalogne.»
Bassin donnant sur le jardin intérieur de la villa Pau Cazals, à San Salvador.
Bassin donnant sur le jardin intérieur de la villa Pau Cazals, à San Salvador.© Fundació Pau Cazals

Picasso «Tout ce que je sais, je l’ai appris à Horta»
Picasso déprime, ses parents lui ont coupé les vivres, et il souffre d’une violente scarlatine. Il vient d’avoir 16 ans. Son ami d’enfance Manuel Pallarés lui propose comme remède les bouillons de volaille de sa mère et le grand air d’Horta de Sant Joan. Ainsi commence l’aventure. Ensemble, ils parcourent les montagnes d’Els Ports, dessinent, peignent tout ce qu’ils peuvent, s’alimentent de pommes de terre, de pois chiches et d’oignons, apprennent à vivre en milieu hostile, à un tel point que Picasso, ne sachant pas nager, manque un jour de tomber dans un ravin. C’est son ami qui le sauve. De ce moment naît une amitié indéfectible. Le centre Picasso, inauguré en 1992, relate l’épopée de ce premier séjour à Horta, par le biais de fac-similés  les originaux figurant dans les plus grands musées du monde  représentant des portraits d’enfants, de femmes endimanchées, de travaux aux champs, de chèvres, d’arbres ou du couvent de San Salvador. Il y est question aussi de son deuxième séjour, dix ans plus tard en 1909, en compagnie de Fernande Olivier, modèle séduit au Bateau-Lavoir lors de sa période rose. Son style a changé, le peintre semant ses toiles de géométries fulgurantes. À Horta, on ne comprend pas : du jamais vu. Les lois de la perspective en prennent un sérieux coup. Le cubisme est à Horta. Picasso vient de naître.

 

Vue du Centre Gaudí, plaça del Mercadal, à Reus.
Vue du Centre Gaudí, plaça del Mercadal, à Reus. © Carles Fargas

Gaudí «L’originalité consiste à revenir à l’origine»
Le paradoxe d’Antoni Gaudí, célèbre dans le monde entier, est de n’avoir jamais pu créer une œuvre dans sa propre ville natale. Son rival Lluís Domènech i Montaner, beaucoup plus mondain et à la mode, lui ravit un bon nombre de commandes, notamment celle de l’institut Pere Mata, hôpital de luxe pour désaxés fortunés, géré par le docteur Emili Briansó. Une grande partie des façades modernistes de Reus sont dues essentiellement à cet architecte. La ville n’a pas oublié pour autant le génie que fut Gaudí. Un génie certes tourmenté, timide, fantasque, exigeant, défiant les lois de la gravité. Le Centre Gaudí, un espace de 1 200 mètres carrés ouvert en 2007, et accueillant près de 60 000 visiteurs par an, lui rend hommage à travers un champ d’innovations interactives, alliant maquettes tactiles et sensorielles, projections, scénographies ainsi qu’objets et documents, ancrés de manière participative et ludique. C’est au troisième étage que le spectacle Gaudí universel, projeté sur multi-écrans, vous livrera les premiers indices de celui qui érigea à Barcelone le parc Güell, la casa Batlló, la casa Milà et l’interminable projet de la Sagrada Família, commencée en 1882 et inachevée depuis. Gaudí, renversé par un tramway, succomba à ses blessures en 1926. Toutefois, les plans demeurent et les travaux continuent. Comme quoi, le génie est éternel…

Maquette du parc Güell, au Centre Gaudí.
Maquette du parc Güell, au Centre Gaudí. © Carles Fargas


 

À SAVOIR
Tourisme en Catalogne :
www.catalunyaexperience.fr info.act.fr@gencat.cat 

El Paisatge dels Genis («La route des génies») :
www.elpaisatgedelsgenis.cat https://twitter.com/paisatgegenis 

Partenaire transport : www.vueling.com 
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne