Succession Madeleine Meunier, la magie de l’Afrique

Le 01 décembre 2016, par Claire Papon

Comment ne pas être envoûté par des objets passés entre les mains d’Aristide Courtois et Charles Ratton ? Conservés précieusement par celle qui fut leur épouse, ils seront bientôt dispersés à Drouot.

Appui-tête luba-shankadi (République démocratique du Congo), bois, 17,5 x 17,2 cm.
Estimation : 500 000/800 000 €

Avouons-le, le titre de la vente évoque tout de go l’importance des différents protagonistes de cette aventure de l’art : «Aristide Courtois et Charles Ratton, au cœur de la succession Madeleine Meunier»… Qui aurait imaginé l’existence d’un tel ensemble, si riche et si divers ? Et pourtant, le trésor existe, qui était conservé bien à l’abri, dans des coffres de banque aux Champs-Élysées, par Madeleine Meunier. Celle-ci avait indiqué clairement sa volonté que ces objets soient vendus à l’Hôtel Drouot, au bénéfice de ses trois héritiers : ses enfants Annie et Charles-François (ce dernier disparu il y a un an et demi), et la fondation Brigitte Bardot  une évidence pour cette femme qui vivait entourée de plusieurs dizaines de chats. «Le serpent qui vit vieux, vit caché», dit le proverbe bambara. Aujourd’hui, les objets d’art primitif dont elle fut longtemps la gardienne reviennent sous les feux des projecteurs.
 

Figure de reliquaire Kota (Gabon), bois, laiton et cuivre, h. 42 cm. Estimation : 15 000/25 000 €
Figure de reliquaire Kota (Gabon), bois, laiton et cuivre, h. 42 cm.
Estimation : 15 000/25 000 €

Charles Ratton aura vu les plus beaux objets d’art tribal
L’aventure pour Madeleine Meunier, jeune fille de la bonne société, commence quand elle croise la route d’Aristide Courtois (1883-1962), administrateur des colonies jusqu’en 1938 au Congo, et amateur d’art doté d’un œil remarquable. Courtois reçoit régulièrement un homme aussi boulimique d’achats qu’élégant et séduisant : Charles Ratton (1895-1986). Après la mort de Paul Guillaume, en 1934, c’est à Courtois que ce dernier achète nombre de ses pièces d’art africain. Les relations entre les deux hommes se gâtent évidemment quand Madeleine Meunier, séduite, quitte son époux et se remarie avec Charles Ratton. Élégante et joyeuse, la jeune femme assiste au premier rang, de 1960 à 1990, à toutes les grandes ventes à l’Hôtel Drouot, amusant le public de ses commentaires. En 1963, rien ne va plus, les époux Ratton se séparent. Madeleine Meunier restera intarissable sur le fameux marchand, auquel le musée du quai Branly a consacré une exposition en 2013. Conservateur et classique pour les uns, découvreur pour les autres, Charles Ratton aura vu passer entre ses mains les plus beaux objets d’art tribal, mais aussi des masques esquimaux, des œuvres d’Océanie ou d’Égypte. Doté d’un irrépressible besoin de possession, il sélectionne les pièces qu’il désire garder et celles qu’il cédera à ses visiteurs, rue de Marignan. De ses deux prestigieux maris, Madeleine Meunier avait conservé quelques perles rares. Ce sont elles qui prennent le chemin des enchères, une bonne centaine au total, partagées par moitié entre archéologie et art primitif. Celles de Grèce, de Rome, d’Égypte ou d’Orient ont été acquises, au long des années 1950-1970, par Charles Ratton ou Madeleine Meunier elle-même. L’expert de la spécialité, Daniel Lebeurrier, s’attarde sur une figurine en bronze du dieu Pan d’époque romaine (6 000/8 000 €), sur un ensemble de fragments de pâtes de verre égyptiens, ou encore sur une idole cycladique aux bras croisés sur le ventre, marbre datant de 2800-2300 av. J.-C. (12 000/15 000 €).

 

Tête kuyu (République du Congo), bois, h. 28,5 cm. Estimation : 60 000/80 000 €
Tête kuyu (République du Congo), bois, h. 28,5 cm.
Estimation : 60 000/80 000 €


Sept objets collectés par Aristide Courtois
C’est du continent noir que sont issues les vedettes de la dispersion. Toutes provenaient de Charles Ratton, à l’exception de sept objets collectés par Aristide Courtois : trois reliquaires kota et quatre sculptures kuyu. Si les têtes ou marottes des Kuyu (République du Congo) snt des figures de masques utilisés pour la danse kebe-kebe, aux mouvements fort acrobatiques, la fonction des statues dans leurs rituels anciens est en revanche mal définie. Sans doute étaient-elles liées au culte des ancêtres. Les deux présentées ici sont remarquables, avec leur coiffe en pointe de diamant, leurs bras repliés vers les seins, leur jupette plissée, leurs scarifications, leur bouche lippue, leurs yeux ouverts avec pupilles. Leur corps apparaît comme pétrifié. Les trois figures kota (Gabon) sont elles aussi vierges de regards, à l’exception de ceux posés par Aristide Courtois et Madeleine Meunier. La plus attendue (40 000/60 000 €) est un exemplaire au cou particulièrement long, à la base losangée étirée, aux yeux formés de cauris, aux plaques et lamelles de métal patinées et soudées entre elles par le temps et l’usage. C’est le coup de cœur de Lucas Ratton, marchand d’art tribal rue de Seine, à Paris, et petit-neveu de Charles Ratton.
 

Appui-nuque sepik (Papouasie - Nouvelle-Guinée), bois à pigments ocre et bleu, attache en fibres, h. 28,5 cm. Estimation : 30 000/50 000 €
Appui-nuque sepik (Papouasie - Nouvelle-Guinée), bois à pigments ocre et bleu, attache en fibres, h. 28,5 cm.
Estimation : 30 000/50 000 €


Le Maître de la coiffure en cascade
De Charles Ratton, l’objet préféré de Madeleine Meunier était sans conteste l’appui-nuque luba-shankadi. Le bonheur a voulu que le marchand ait vendu pendant sa carrière deux exemplaires de ces objets attribués au Maître de la coiffure en cascade  et réalisé le tour de force de conserver celui-ci jusqu’à son divorce. Une icône, tant par sa qualité que sa rareté, qui avait figuré en 1951 dans le film d’Alain Resnais et Chris Marker, Les Statues meurent aussi. Autre œuvre majeure de la vente : une statue fang du XIXe siècle, de belle taille, du peuple Ntumu du Nord-Gabon. Cette figure impressionne avec son tronc mince, ses avant-bras puissants, le modelé subtil de ses pectoraux, ses mollets massifs, l’harmonie en courbes et contrecourbes de sa tête. Cerise sur le gâteau, cet ancêtre à la carrure d’athlète repose sur un socle de l’artiste japonais Kichizô Inagaki (1876-1951). Eut-il la chance de voir la pièce sur laquelle il travaillait ? Rien n’est moins sûr, Charles Ratton recouvrant les objets qu’il confiait aux mains des artisans de papier et de ruban adhésif, ne laissant voir que les yeux et les pieds : «Il ne supportait pas l’idée que quelqu’un d’autre puisse admirer un objet que lui seul connaissait et avait su découvrir», raconte Lucas Ratton Un autre objet fait son cinéma, l’appui-tête yaka (RDC) au corps de léopard et aux traits de visage humains. À la fois objet fonctionnel et spirituel, utilisé par un chef pour préserver sa coiffure élaborée pendant le sommeil, cette pièce a figuré, en 1936, à l’exposition organisée au théâtre Édouard VII à l’occasion de la projection du film américain, The Green Pastures, de Marc Connelly et William Keighley. Plus gardienne de trésor que collectionneuse, Madeleine Meunier ne vivait pas avec ses œuvres. À l’exception d’un appui-nuque sepik (Papouasie - Nouvelle-Guinée), trop grand pour entrer dans ses coffres… Elle avait fait elle-même l’acquisition, auprès du marchand berlinois Arthur Speyer III, de cette pièce monoxyle sculptée de quatre figurines d’esprits en ronde bosse. Des exemplaires comparables appartiennent au Brooklyn Museum de New York, au Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren, près de Bruxelles, au British Museum et au Tropenmuseum d’Amsterdam. De sacrées références… Proche de Tristan Tzara, Man Ray, Joan Miró, Paul Eluard et André Breton, dont il organisa la vente de la collection en juillet 1931, Charles Ratton se passionna pour l’art brut dès sa première visite dans l’atelier de Jean Dubuffet en juin 1944. Aujourd’hui encore, il fait figure de référence absolue dans le monde de l’art africain. Les objets proposés ont décidément tous les bons esprits de leur côté…


 

3 questions à
Philippe Ratton
marchand d’art primitif rue Bonaparte, neveu de Charles Ratton

 
Statue fang (Gabon), bois et cuivre, socle par Kichizô Inagaki, h. 53 cm. Estimation : 300 000/500 000 €
Statue fang (Gabon), bois et cuivre, socle par Kichizô Inagaki, h. 53 cm.
Estimation : 300 000/500 000 €


Quelle part prenait Madeleine Meunier dans l’achat des œuvres ?
Elle en était la gardienne. Et Charles Ratton était extrêmement secret. Même son frère Maurice, mon père, ne savait presque rien de lui ; ils étaient à l’opposé l’un de l’autre et se voyaient rarement. Même si Madeleine Meunier était ma tante, nous ne nous sommes que très peu fréquentés. On ne se confie pas beaucoup dans cette famille… D’ailleurs, je ne connaissais aucun des objets de cette collection avant son décès.

Le passage en vente publique ne vous choque pas ?
Pas du tout. C’est une suite logique, sa décision. Elle avait indiqué ses héritiers, le lieu où devait se tenir la dispersion. C’est une vente superbe, qui va faire du bruit, avec une belle histoire. D’autant qu’en art africain, le pedigree est de plus en plus important. C’était compliqué d’organiser un partage entre les trois héritiers, d’autant qu’aucun d’eux n’est passionné par l’art africain. Sorti directement des réserves de Charles Ratton, chaque objet avait une qualité pour lui, il en était jaloux.

Certains méritent-ils leur place au musée du quai Branly ?
Bien sûr. Certains sont des chefs-d’œuvre absolus, comme l’appui-nuque luba-shankadi, l’objet de rêve pour tous les amateurs d’art africain. Il s’agit d’un travail d’un raffinement extraordinaire, d’autant qu’il faut le replacer dans son contexte. Le Maître de la coiffure en cascade l’a réalisé en pleine brousse, isolé du monde, sa force et son talent sont innés, spontanés. Voilà ce qui est fabuleux dans cette spécialité ! Tout cela pour des raisons rituelles, et non pour être exposé avenue Matignon… Ces deux personnages enlacés, quel bonheur !

Madeleine Meunier
en 4 dates
1921Naissance à Château-Renault, près de Tours
1938 Mariage avec Aristide Courtois
1954    
Épouse en deuxième noce Charles Ratton, dont elle se séparera en 1963
2009  Décès à Château-Renault
jeudi 15 décembre 2016 - 18:30 - Live
Salle 9 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Millon
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