Stéphane Gaillard réveille la villa Médicis

Le 27 février 2020, par Vincent Noce

Depuis le départ de Muriel Mayette, il assure par intérim la direction de la célèbre villa, une exposition avec le Louvre, un colloque et un festival de musique contemporaine marquent un retour aux fondamentaux. Explications.

Le Mercure en bronze de Jean de Bologne, devant la loggia de la villa Médicis.
© Sebastiano Luciano, Académie de France à  Rome

La villa Médicis est sous la responsabilité d’un directeur intérimaire depuis un an et demi. Est-ce habituel ?
Muriel Mayette a en effet quitté ses fonctions le 16 septembre 2018. Une telle durée d’intérim, cela ne s’est jamais vu à l’Académie de France à Rome depuis sa création.
Se trouve-t-elle aujourd’hui dans une situation post-traumatique ?
Mais pas du tout, comme vous pouvez le voir, elle fonctionne et plutôt bien. Heureusement, il y a une machine, avec des équipes qui tournent bien. Ce qui compte ici avant tout, ce sont les créateurs, les pensionnaires, l’attraction culturelle à Rome. On a beaucoup prêté, en bien ou en mal, à la direction précédente, trop certainement. Les controverses se sont focalisées en majeure partie sur le directeur. On a tendance à penser qu’il fait tout, c’est une erreur. La réalité, celle que je constate tous les jours, est que cette institution dépasse la personne du directeur.
Une des critiques récurrentes dans la transformation de la villa est la place dévolue à l’hôtellerie…
Nous héritons d’une situation, qui a été mise en place par le ministère de la Culture, il y a une dizaine d’années. Nous avons désormais obligation de dégager des recettes commerciales. Nous parvenons à trouver 2 M€, dont 200 000 à 300 000 proviennent de l’hôtellerie. Pour vous donner une idée, le mécénat représente le double, autour de 500 000 à 600 000 €. Mais, en un sens, vous avez raison, l’hôtellerie, ce n’est pas notre métier. La villa Médicis est un monument ancien, qu’il faut respecter et qui n’est pas tout à fait adapté à cela. Il ne faut pas privatiser à tout va. La villa doit respecter ses fondamentaux, qui la relient à la tradition académique. Les chambres doivent permettre d’accueillir des chercheurs. Les échanges qui en résultent, entre eux et avec les pensionnaires, sont primordiaux.
Justement, une des inquiétudes est la disparition des lieux collectifs : la piscine d’abord, comblée par Frédéric Mitterrand, et maintenant la cafétéria, devenue apparemment inaccessible. Tennis, billard, baby-foot ont également disparu…
Le précédent directeur, Éric de Chassey, avec Claudia Ferrazzi, ont professionnalisé les profils et laissé une maison saine. Il fallait sans doute mettre fin à des situations issues du passé. Je n’étais pas présent à ce moment-là, mais je crois savoir que la piscine fréquentée par les pensionnaires et les familles était plutôt un réservoir d’eau qui pouvait poser des problèmes de sécurité. Pour la cafétéria, la situation est en effet délicate. Nous avons dû engager une procédure pour dénoncer le contrat avec un prestataire qui ne donne pas satisfaction, mais il faut attendre la décision de la Justice française. Nous réfléchissons à la mise en place d’espaces communs pour favoriser les échanges entre pensionnaires.

 

Pavillon de Ferdinand de Médicis, fresque de la volière de Jacopo Zucchi, 1576-1577, détail. © Sebastiano Luciano, Académie de France à Ro
Pavillon de Ferdinand de Médicis, fresque de la volière de Jacopo Zucchi, 1576-1577, détail.
© Sebastiano Luciano, Académie de France à Rome


On reproche souvent à la villa son splendide isolement.
Il me semble important qu’elle se tourne vers l’extérieur et se décentralise. Nous aimerions ainsi développer des liens avec les régions autour de projets artistiques, à l’exemple d’une convention qui nous lie depuis trois ans à l’Occitanie, et qui nous a permis de recevoir pendant quatre mois un jeune créateur, Abdelkader Benchamma. Ce fut une belle surprise que de le voir ensuite recevoir les honneurs d’une exposition en solo à la galerie Templon ! De même, nous aimerions continuer à développer nos liens avec les autres institutions similaires, la Casa de Velázquez à Madrid et la villa Kujoyama à Kyoto, avec lesquelles nous organisons déjà le festival Viva Villa chaque année.
Vous avez évoqué les travaux. La loggia est en voie de restauration. L’option entre la peinture léguée par Balthus et la restauration d’un état d’origine a donné lieu à de vifs accrochages en coulisses ces dernières années. Quel est le choix finalement retenu ?
Avec l’architecte des Monuments historiques, nous en sommes venus au constat suivant : on ne peut pas, en tout cas avec les technologies disponibles aujourd’hui, retrouver la couche d’origine sous la succession de badigeons du XIXe siècle. Le même problème existe dans d’autres palais à Rome. Devait-on recouvrir la couleur Balthus d’un décor imaginaire ? Nous avons préféré nettoyer et restaurer cet état Balthus, qui fait aussi partie de l’histoire de la villa. Vous le savez, le dilemme est le même que celui qui se pose pour les statues qui, à l’origine, étaient placées dans les niches de la loggia et qui, au fil des siècles, ont été déplacées, notamment dans les jardins.
Vous avez aussi entrepris de déménager l’appartement du directeur, lieu qui a un rôle symbolique et social.
Rôle qu’il va conserver, puisque ces salons vont servir à des réceptions, éventuellement à des expositions. Mais l’appartement du directeur va en effet être installé dans un pavillon, dans le jardin. Cela correspond aussi à une demande de préservation de la vie privée du directeur et de sa famille.

 

Statuaire antique dans les jardins de la villa Médicis. © Sebastiano Luciano, Académie de France à Rome
Statuaire antique dans les jardins de la villa Médicis.
© Sebastiano Luciano, Académie de France à Rome


Et la bibliothèque ? Le projet de la déménager, quitte à en supprimer une partie, a suscité une certaine émotion.
Il était question de l’installer justement dans ce pavillon qui est en effet trop petit. Elle reste dans le bâtiment principal. J’en ai aussi beaucoup parlé avec un ancien directeur de la villa, Bruno Racine, qui suggère à juste titre de rechercher les moyens de développer une dynamique avec d’autres bibliothèques, à commencer par celle de l’École française de Rome.
On a aussi reproché à Muriel Mayette la mise à l’écart de l’histoire de l’art et le recul des expositions.
Les travaux de restauration, comprenant la réparation d’une muraille abîmée par des chutes de pins lors d’une tempête, ont impliqué des choix budgétaires. Il faut aussi savoir qu’un poste a explosé, celui de la sécurité. La villa est une maison ouverte. L’entrée est désormais surveillée par des gardes armés. Nos dépenses de sécurité sont passées de 0 en 2014 à 300 000 € par an. En raison des événements internationaux, c’est hélas un lot commun et, comme pour toutes les institutions culturelles, cette dépense est très peu, sinon pas du tout compensée par l’État. La subvention, en fait, est restée stable, à 6 M€. Cela ne nous a pas empêchés d’organiser cet hiver avec le Louvre une exposition sur les moulages en plâtre, dans le cadre du partenariat mis en place par Éric de Chassey et Jean-Luc Martinez. Au printemps, elle sera suivie par une exposition de l’ancien pensionnaire Johan Creten, et nous poursuivons notre politique de programmation qui nous permet d’accueillir un public diversifié répondant à une mission fondatrice. Il est vrai que, pendant un certain temps, il n’y avait plus de chargé de mission pour l’histoire de l’art. Depuis juin dernier, c’est Francesca Alberti, une ancienne pensionnaire de la villa, qui a notamment travaillé sur le rire et le graffiti, qui occupe ce poste. Elle supervise également la recherche, les publications, les colloques, comme celui qui s’est tenu récemment sur les volières, vues sous différentes facettes, artistiques, historiques et anthropologiques, en collaboration avec la faculté d’architecture de la Sapienza. Deux pensionnaires de la promotion actuelle sont aussi des historiennes de l’art. J’ai également choisi de reprogrammer le festival de musique contemporaine Controtempo, dont la prochaine édition se déroulera en avril, sous la direction du compositeur Francesco Filidei. Et nous poursuivons les «Jeudis de la villa», en laissant carte blanche aux pensionnaires, qui ont par exemple fait venir Carlo Ginzburg. Le 2 mai 2019, les designers Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard ont invité l’équipe de la revue Toilet Paper, dont fait partie Maurizio Cattelan. Ce dernier, bien que présent dans la maison, s’est fait remplacer par un de ses amis designers qui portait un faux nez et l’inscription «error» sur le front.
Au fait, ses toilettes en or massif, sont-elles à la villa ?
Ah, on aimerait bien !