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Spoliations (2) : la france en résistance

Publié le , par Vincent Noce

Notre chronique dénonçant «le retard français» dans les recherches en vue des restitutions aux familles victimes de la spoliation nazie (La Gazette n° 34 du 6 octobre 2017, page 12) n’a pas manqué de susciter des réactions. Inévitablement, les représentants de l’État protestent de leur bonne foi, en faisant valoir les efforts...

  Spoliations (2) : la france en résistance
 

Notre chronique dénonçant «le retard français» dans les recherches en vue des restitutions aux familles victimes de la spoliation nazie (La Gazette n° 34 du 6 octobre 2017, page 12) n’a pas manqué de susciter des réactions. Inévitablement, les représentants de l’État protestent de leur bonne foi, en faisant valoir les efforts qui ont repris ces dernières années. Nous avons déjà souligné le travail accompli par la Commission d’indemnisation des victimes des spoliations (que certains verraient bien passer la main). Ce débat a été relayé lors d’un colloque organisé par la Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques (ADAGP) et l’Institut national de l’histoire de l’art sur «la traçabilité des œuvres d’art». Éric de Chassey fait valoir que l’INHA prépare une base de données sur le marché de l’art et ses acteurs sous l’Occupation. Serge Lasvignes, lui, rappelle le rôle pionnier joué par le Centre Pompidou qu’il préside aujourd’hui. En 1997, Jean-Jacques Aillagon y fut en effet le premier à organiser une exposition des œuvres orphelines ramenées d’Allemagne après la guerre (répertoriées sous l’acronyme bien obscur de «MNR»). Serge Lasvignes remémore aussi le sacrifice consenti en 2005 pour régler le douloureux problème de la collection Alphonse Kann, spolié de mille quatre cents œuvres en 1940. Un accord financier ayant été trouvé avec les ayants droit, le gouvernement en a profité pour amputer le budget d’acquisition du Centre  de manière permanente, il n’a jamais retrouvé son niveau d’antan. Rappelons aussi qu’il revient à Didier Schulmann, alors conservateur au musée national d’Art moderne/Centre Pompidou, d’avoir démontré que les sbires du régime hitlérien avaient bien fait main basse sur L’Homme à la guitare de Braque ou La Femme en rouge et vert de Léger. Cruel dilemme pour un tel professionnel, dont l’honnêteté devait le disputer à son attachement à l’intégrité des collections. C’est bien l’un des problèmes que le ministère de la Culture n’a jamais voulu résoudre, le rôle central dévolu aux fonctionnaires, qui sont à la fois juges et parties  en violation du principe d’«équilibre» édicté par la conférence internationale de Washington sur la spoliation, en 1998.

Le rôle central dévolu en France aux fonctionnaires à la fois juges et parties se trouve en violation du principe d’«équilibre» édicté par la conférence internationale de Washington sur la spoliation, en 1998.

Cette confusion alimente naturellement le ressentiment des familles quand elles s’aperçoivent que les musées nationaux viennent à peine de démarrer les recherches de provenance sur les deux mille «MNR»  soixante-dix ans après leur retour en France. Serge Lasvignes souligne ainsi l’engagement du Centre concernant les quarante-quatre «MNR» placés sous sa garde. Cependant, ce qu’on est en droit d’attendre de lui, c’est qu’il rende accessibles les informations sur les œuvres dont l’origine ne serait pas claire dans l’ensemble de sa collection. Cent soixante-dix-neuf musées américains ont ainsi repéré dans leurs fonds tous les objets ayant changé de main en Europe de 1933 à 1945. Leur base de données, qui compte près de trente mille œuvres, a été mise en ligne il y a quatorze ans. Une soixantaine de musées britanniques ont fait de même. Un rapport sénatorial, en 2016, a réclamé en vain que les musées français entreprennent cet inventaire et le mettent à disposition du public. Cette démarche, pratiquée ailleurs dans le monde, le Centre Pompidou, le Louvre, Orsay ou les mille deux cents musées de France se refusent à l’envisager. Force est de constater que, à l’approche du vingtième anniversaire de la conférence de Washington, la France choisit de s’isoler dans une position moralement condamnable.

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