Spoliations : provenance et transparence

Le 17 octobre 2019, par Camille Noé Marcoux

Lors de tables rondes au Mémorial de la Shoah, un appel a été lancé à tous les acteurs, dont l’Europe, pour relancer les recherches sur la spoliation et les restitutions.

Vente aux enchères. Paris, galerie Charpentier, juin 1944.
© Lapi/Roger-Viollet

Aujourd’hui, la provenance d’un objet est centrale. Un objet sans provenance dans une vente est un objet problématique». Dimanche 6 octobre, le président de Drouot, Alexandre Giquello, a posé la question nodale, adressée au marché de l’art comme aux institutions publiques, à l’occasion de tables rondes organisées par le Mémorial de la Shoah en marge de son exposition «Le marché de l’art sous l’Occupation», qui prend fin le 3 novembre prochain.
Des «fossés»
Sophie Cœuré, professeur à Paris Diderot, a souligné la longueur de la période de «déni et d’oubli» de la spoliation sous l’Occupation qui a suivi les années 1950, durant laquelle le nombre de restitutions en France est tombé à vingt-neuf en quatre décennies. Dans les cinq années suivant la guerre, il avait été de 45 000, sur 60 000 objets rapatriés d’Allemagne. La France, qui a promis de relancer ce processus, vient de réorganiser son dispositif au sein du ministère de la Culture afin d’obtenir une meilleure coordination et une plus grande visibilité de son action. Le journaliste belge Geert Sels a souligné les dissemblances entre pays européens : ainsi 1 155 biens privés seulement ont-ils été retournés à la Belgique en 1945, dont près de 600 céramiques pour lesquelles la quête de propriétaires spoliés reste toujours bien complexe. Même engagés dans une logique qui diffère forcément de celle des États, les acteurs du marché de l’art affirment avoir aussi repris à leur compte l’enjeu éthique de ces recherches. Monica Dugot, de Christie’s, a souligné la complexité du travail de son équipe spécialisée, chargée d’examiner la provenance de près de 20 000 lots par an à travers le monde, des enquêtes «très chronophages» et qui, parfois, n’aboutissent pas, en raison «de fossés inévitables». Elle a aussi cité les procédures à l’amiable que sa maison favorise pour obtenir des restitutions, mais ces recherches et leur ouverture se heurtent inévitablement à la longueur et la confidentialité de ces procédures, ainsi qu’à l’anonymat de la clientèle qu’elle entend protéger.
Travail de mémoire
Interpellé sur le passé de Drouot, qui connut une véritable euphorie des ventes sous l’Occupation, Alexandre Giquello assure que l’institution a pris conscience de sa «très grande responsabilité dans cette tragique histoire» et du rôle de certains commissaires-priseurs dans le contexte des monopoles des ventes, qui peut s’apparenter à de la «collaboration passive». Au-delà des tableaux ou sculptures dispersés dans les ventes d’aryanisation, il a cité les objets du quotidien, prenant comme exemple l’arrivée en masse des machines à coudre à l’hôtel Drouot après les saisies dans les ateliers du Marais, qui attestent selon lui d’une vraie «banalisation du mal». Alexandre Giquello a insisté sur le fait que la provenance d’un objet d’avant 1945 doit être une question «centrale», évoquant pour l’avenir, «éventuellement», l’ouverture aux chercheurs des «archives techniques» dont dispose Drouot. Du public, une auditrice très émue l’a remercié pour son «témoignage sensible et très courageux», qui s’apparente à une «première». Mais la tension n’a pas disparu pour autant, comme en atteste l’intervention, dans l’assistance, du commissaire-priseur parisien David Nordmann, qui a vivement reproché à certains journalistes ou chercheurs, sur la base d’archives fragmentaires, de se livrer à des amalgames entre des officiers ministériels ayant poursuivi leur activité et ceux qui ont accepté d’opérer des ventes d’aryanisation.
Changer les regards
Tous les participants s’accordèrent sur un point majeur, à savoir le besoin d’ouverture, de transparence et d’harmonisation des recherches de provenance à l’échelle européenne, voire mondiale. «Idéalement», les maisons de ventes concurrentes devraient, «pour un marché très fluide, mettre en commun leurs recherches», a ainsi souhaité Alexandre Giquello. Comme l’a souligné Ines Rotermund-Reynard, qui dirige un projet de recherche transnational à l’Institut national d’histoire de l’art à Paris, «la réponse pour un MNR [«Musées nationaux récupération », ndlr] peut se trouver dans les archives de Moscou». Geert Sels a émis l’hypothèse que des œuvres de provenance belge puissent se trouver parmi les 2 100 MNR placés sous la garde des musées de France. «En tant que chercheur, quand on recherche, on ne sait jamais vraiment ce qu’on va trouver», fait remarquer Christian Fuhrmeister, chercheur au Centre de recherche de provenance de Munich. Il a par ailleurs exhorté à «changer les regards», pour intégrer l’historique d’un objet artistique comme une pratique essentielle de l’histoire de l’art. En France, de l’INHA au Mémorial de la Shoah, les projets d’ouverture et de numérisation des archives se succèdent, mais ils ne bénéficient d’aucune harmonisation au niveau européen : «C’est une décision à l’échelle du continent, qui devrait être prise par la Commission européenne», proclame Christian Fuhrmeister, en souhaitant qu’elle contribue à «rendre accessibles les informations et harmoniser les protocoles de recherche», mais aussi à «mettre fin aux particularités juridiques sur les restitutions».

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