Spoliations : autres temps, autres mœurs ?

Le 14 juin 2018, par Vincent Noce
 

L’actualité des demandes de restitution de tableaux issus de la spoliation nazie, dont certains pouvaient espérer voir l’effacement, reprend avec une vigueur inattendue. Jeudi dernier, devant une cour d’appel à Paris, le collectionneur américain Bruce Toll réclamait le retour de La Cueillette des pois de Pissarro, qu’il avait prêtée au musée Marmottan, où elle a été saisie l’an dernier. Le tribunal en avait ordonné la restitution aux descendants de Simon Bauer, dont la collection a été confisquée en 1943 par un marchand collaborationniste du quai Voltaire, Jean-François Lefranc. Elle avait été vendue en 1966 par un marchand américain, David Finlay, chez Sotheby’s, à Londres. Les autorités françaises de l’époque sont les premières coupables, puisqu’un juge d’instruction avait choisi de lui rendre le tableau l’année précédente, avant que les musées de France n’en autorisent l’exportation. Il a été revendu en 1995 chez Christie’s, à New York, à cet homme d’affaires, pour 880 000 $. Son avocat, Me Ron Soffer, a quelque raison de déplorer qu’il se trouve lésé de son bien, alors que l’État français, l’acteur de la spoliation, s’en tire sans dommage. Comme souvent, l’acquéreur ne peut plus se retourner contre Christie’s, les délais étant largement dépassés, sans compter le coût prohibitif des procédures aux États-Unis. Ses experts disposaient pourtant de tous les moyens d’identifier la provenance. Revendiquée dès 1945 par Simon Bauer, elle figurait au répertoire des biens spoliés. Certes, celui-ci a longtemps été rendu pratiquement inaccessible par le Quai d’Orsay qui avait mis la main dessus. Mais le tableau avait été prêté par Simon Bauer à l’exposition de 1930 à l’Orangerie et, par-dessus tout, il se trouvait inscrit sous son nom au catalogue raisonné de 1939. 

Sur une notice, Sotheby’s avait marqué « volé par les nazis ». L’œuvre est restée invendue. Alors, la fois suivante, Christie’s a effacé la mention.

Résonne encore en parallèle la triste histoire du portrait de Hals de la collection Schloss, dérobée en 1943 par Lefranc, avec des voyous de son espèce et des miliciens, qui est passé quatre fois aux enchères depuis la guerre deux fois chez Sotheby’s, deux fois chez Christie’s. Sur une notice, la première des deux maisons avait marqué « volé par les nazis ». L’œuvre est restée invendue. Alors, la fois suivante, la seconde a effacé la mention, pour l’adjuger au galeriste new-yorkais Adam Williams. C’est lui qui s’est retrouvé condamné pour recel, Christie’s échappant alors par miracle au procès.  Par coïncidence, la compagnie est encore citée par Le Monde, qui nous apprend la saisie à Bâle de Premier jour de printemps à Moret, d’Alfred Sisley, provenant de la collection d’Alfred Lindon, volée par Goering. La galerie Dreyfus l’a acheté en 2008 chez Christie’s pour 338 500 $. Là encore, le catalogue ne brille pas par sa clarté : entre 1923 et 1972, il est simplement mentionné «Wildenstein, Paris», sans aucune précision de date de sortie ou d’entrée. L’œuvre était elle aussi inscrite au répertoire des biens spoliés, qu’apparemment l’Art Loss Register, dont Christie’s avait pris la peine de payer les services, n’a pas pris soin de consulter. Avocat de la famille Lindon, Me Antoine Comte voudrait appeler au boycott des maisons de ventes comme Christie’s, tant qu’elles n’assument par leurs responsabilités en remboursant systématiquement toute œuvre issue d’une spoliation passée entre les mailles de leur filet. Dans tous les cas de figure, on est en droit de se demander ce qui justifie leur commission si elles apportent un travail manifestement incomplet et une garantie défectueuse.

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