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Spoliation des œuvres d’art : le retard français

Publié le , par Vincent Noce

La National Gallery de Londres a accueilli le 12 septembre une réunion de responsables européens pour aborder un sujet délicat entre tous, le retour aux familles des victimes des biens pillés par les nazis. Le même jour, le Royaume-Uni annonçait enfin son ralliement à la convention de La Haye de 1954 pour la protection...

  Spoliation des œuvres d’art :  le retard français
 

La National Gallery de Londres a accueilli le 12 septembre une réunion de responsables européens pour aborder un sujet délicat entre tous, le retour aux familles des victimes des biens pillés par les nazis. Le même jour, le Royaume-Uni annonçait enfin son ralliement à la convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels dans les conflits armés et à ses deux protocoles additionnels. Tout arrive. Le ministre de la Culture John Glen en a profité pour exhorter à «renouveler les efforts pour la restitution aux ayants droit des biens culturels pillés par les nazis». «ll est inacceptable que, soixante-dix ans plus tard, des familles puissent encore attendre leur retour», a-t-il lancé. Appelant à renforcer la coopération internationale pour «réparer ce dommage historique», John Glen a cité le chiffre de 100 000 œuvres dérobées qui n’auraient pas retrouvé leurs propriétaires. Le gouvernement britannique a ainsi décidé de proroger indéfiniment la loi prévoyant les restitutions consenties par les établissements culturels, qui avait pris effet en 2009 avec une limite de dix ans. En France, curieusement, ce serait plutôt l’avenir de la Commission d’indemnisation des victimes des spoliations (CIVS) qui est régulièrement discuté. Les requêtes dont elle est saisie sont désormais au nombre de quinze à vingt par mois, dix fois moins qu’il y a une quinzaine d’années. Le maintien de son budget pour 2018 à un niveau à peu près constant démontre néanmoins l’attention qui continue de lui être portée, souligne son directeur Jérôme Bénézech.

Maintenant que les victimes de la spoliation par les nazis viennent à disparaître, le compte à rebours des restitutions s’est-il enclenché ?

On ne peut pas dire pour autant que la mobilisation de l’administration soit au diapason. Depuis le discours de Jacques Chirac en 1995, l’exécutif n’a jamais ressenti le besoin d’une nouvelle impulsion à cette politique. La dissolution de la CIVS pourrait être vue comme la logique d’un essoufflement. Mais, outre qu’elle se heurterait à un obstacle diplomatique (aux termes d’un accord passé avec les États-Unis, elle est garante du règlement des revendications à l’égard des banques), elle susciterait un dilemme moral. Cet aspect symbolique est démultiplié pour ce qui concerne les œuvres d’art. Sur les 500 M€ d’indemnisations accordés par la CIVS depuis 1999, elles ne représentent que 35 M€, mais l’écho qui en ressort est inversement proportionnel. Jérôme Bénézech souligne le sentiment des victimes, quand elles retrouvent un tableau qu’elles ont identifié sur une photographie de la maison de leurs parents ou même vu dans leur enfance, accroché au mur. Maintenant qu’elles viennent à disparaître, le compte à rebours des restitutions s’est-il enclenché ? En 2008, déjà, dans The Art Newspaper, l’ancien patron de la Royal Academy Norman Rosenthal énumérait les mille et une bonnes raisons d’édicter une prescription, pour «laisser l’Histoire à l’Histoire». «L’art ne peut servir à réparer les torts du passé», estimait-il. Pourtant, outre le retard scandaleux pris par les musées et institutions culturelles à entreprendre le travail nécessaire de recensement et de recherche, un motif essentiel milite en faveur de la poursuite de ce processus : la spoliation nazie diffère d’un pillage classique. Le IIIe Reich ne s’est pas contenté d’accumuler un butin de guerre. Outre son ampleur inégalée, elle était un dispositif de la mécanique d’anéantissement d’une communauté, traquée jusque dans son esprit et sa culture. En ceci, ce crime mérite de rester imprescriptible. Et, comme il l’a été signalé à Londres, si l’on espère des résultats, mieux vaudrait éviter de se fier aux seules administrations concernées.

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