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Spoliation : la France face à sa responsabilité

Le 05 avril 2018, par Vincent Noce

Le rapport de David Zivie sur la politique française en matière de restitutions et de recherches sur la spoliation artistique ne va pas manquer de faire des vagues, sur un sujet hyper sensible. Fin mars, du reste, le ministère n’avait pas dit un mot sur un texte remis à Françoise Nyssen le 19 du mois sans parler de le rendre…

Spoliation : la France face à sa responsabilité
 
© Wikipédia

Le rapport de David Zivie sur la politique française en matière de restitutions et de recherches sur la spoliation artistique ne va pas manquer de faire des vagues, sur un sujet hyper sensible. Fin mars, du reste, le ministère n’avait pas dit un mot sur un texte remis à Françoise Nyssen le 19 du mois sans parler de le rendre public, comme il en avait caressé l’idée avant d’en prendre connaissance. Gageons que l’Élysée, qui a ouvert une réflexion sur le statut des collections et l’avenir de la diplomatie culturelle, saura se saisir de la question. L’ancien conseiller au Patrimoine, répondant à une demande d’Audrey Azoulay, a rendu un état des lieux clair et lucide, qui est tout à son honneur. Il prend soin de relever les «progrès réels» de ces dernières années. Mais il porte aussi l’autopsie d’un système profondément défectueux, responsable de ce que nous appelions ici «le retard français» et qui va mettre notre pays en difficulté lors du 20e anniversaire de la conférence de Washington, en fin d’année. Rappelons simplement qu’il a fallu attendre soixante-dix ans pour ouvrir des recherches systématiques sur les tableaux et sculptures ramenés d’Allemagne, classés MNR. Au rythme actuel, il faudra encore une quinzaine d’années pour mener à bien ce seul travail. Le rapporteur est un haut fonctionnaire courtois. C’est donc en prenant toutes les précautions de langage qu’il recommande de faire sortir de l’étouffoir de son propre ministère la responsabilité des recherches de provenance et des restitutions, pour la confier à une unité «arts» de la CIVS (Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations), assistée d’un collège d’experts, et dotée de moyens décents.

À ce rythme, il faudra encore une quinzaine d’années pour conduire les recherches sur les œuvres revenues d’Allemagne après 1945.

Mais les 2 000 MNR ont aussi servi d’arbre pour cacher la forêt. L’auteur du rapport appelle ainsi à lancer, dans l’ensemble des collections publiques, le recensement et la publication des œuvres à l’historique non éclairci, tout en simplifiant les procédures de déclassement pour faciliter leur éventuelle restitution. En dépit de vagues incitations ministérielles, la France n’a jamais voulu appliquer cette recommandation, qui est suivie par d’autres signataires de la déclaration de Washington. Les musées américains, par exemple, ont créé en 2003 un portail, alimenté par 180 musées, qui a engrangé 30 000 références. Le chapitre le plus discutable porte sur le devenir des MNR, dont personne ne sait que faire. Ils sont aujourd’hui éparpillés dans 140 musées. Le rapport met en garde contre toute tentation de les reverser dans le patrimoine public, en rappelant «l’intemporalité» du devoir moral et mémoriel. Il suggère éventuellement de les placer sous l’égide du musée des Arts et d’Histoire du judaïsme, qui se prêterait bien à ce rôle. Comme nous, David Zivie n’a pas manqué de noter que, dans les expositions consacrées à ce sujet, au Louvre comme à Bonn, le mot «juif» n’apparaît que furtivement. En réalité, symboliquement, un tel geste donnerait forcément prise à une interprétation perverse : les œuvres pillées par les nazis avec le concours actif de l’appareil d’État français, faut-il le rappeler , après tout, «c’est une affaire de juifs». Il aboutirait à l’effet radicalement inverse de celui préconisé par ce rapport : une mobilisation de la collectivité nationale, mais aussi européenne, pour assumer enfin les responsabilités que lui assigne son histoire.

Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

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