Souvenirs de l’aéronautique : prendre de la hauteur

Le 20 février 2020, par Anne Doridou-Heim

L’ouverture, fin 2019, de l’aérogare historique du musée de l’Air et de l’Espace invite à une promenade dans le ciel des enchères. Décollage assuré !

Jouet allemand de marque Schuco, 1927, tôle lithographiée en état d’usage avec pilote, réalisé après le vol de Charles Lindbergh 7 x 11 cm. Paris, Drouot, 11 avril 2018. Ader OVV. Mme Auffret. Adjugé : 475 

Le 10 décembre dernier, afin de célébrer dignement son centenaire, le musée de l’Air et de l’Espace Paris - Le Bourget inaugurait sa grande galerie dans l’aérogare art déco magnifiquement restauré. Cinq années de travaux d’envergure ont été nécessaires pour mener à bien ce projet ambitieux, ainsi que la Gazette du 20 décembre 2019 le détaillait (voir l'article Au Bourget, embarquement immédiat du n° 44, page 152). Malgré les grèves, aucune turbulence n’était annoncée et l’embarquement se déroulait on time. Le lieu historique à plus d’un titre – c’est là que Lindbergh atterrissait en 1927, de là que Costes et Bellonte décollaient en 1930 – méritait ce retour aux sources. Aux enchères, les nombreux souvenirs des pionniers de l’aviation passionnent toujours autant, et c’est à eux que l’on s’intéressera pour ce voyage dans le temps racontant l’histoire fabuleuse de ces as volants.

Montre de smoking extraplate ronde en or blanc 18 ct, cadran gris métallisé à décor émaillé bleu et rouge signé Boucheron, le dos émaillé
Montre de smoking extraplate ronde en or blanc 18 ct, cadran gris métallisé à décor émaillé bleu et rouge signé Boucheron, le dos émaillé rouge et bleu surmonté d’un point d’interrogation serti de diamants, diam. 4,5 cm, poids brut : 61,6 g, dans son coffret en cuir d’origine de la maison Boucheron. Paris, Drouot, 1er décembre 2016. Tessier & Sarrou et Associés. Cabinet Teissère-Pellerin. Adjugé : 33 750 


Le «plus lourd que l’air»
Icare aux ailes de cire et de plumes, Léonard de Vinci avec ses machines volantes, les frères Montgolfier et leur premier ballon à air chaud… Le rêve de voler comme un oiseau hante l’homme depuis les balbutiements du temps. Au cours du XIXe siècle, les essais se multiplient avec acharnement, favorisés par la découverte des lois de l’aérodynamique et de nouvelles sources d’énergie, mais ces débuts sont faits de tâtonnements, de chutes dramatiques plus que de sauts en avant. Et ce, jusqu’aux premiers vols du Français Clément Ader en 1897 – «le père de l’aviation» – et, en Amérique, des frères Wright, Wilbur et Orville. Le 17 décembre 1903, ces derniers ouvrent une nouvelle ère, qui va faire du ciel le plus bel endroit sur la terre, et consacrer la victoire du «plus lourd que l’air», selon l’expression inventée par le photographe Nadar en 1863. Les années 1900 sont celles d’une succession de «premières» en Europe. 27 mai 1905 : premier vol libre, Ferber aux commandes ; 1906 : premier vol soutenu (c’est à dire non plané) par Alberto Santos-Dumont ; 1908 : Thérèse Peltier devient la première femme pilote et Henri Farman parcourt le premier kilomètre en circuit fermé, à bord d’un appareil Voisin ; 1909 : première école de pilotage… Tout ceci avant l’apothéose du 25 juillet 1909 avec la traversée de la Manche par Louis Blériot. Cette année «moteur» voit encore l’ouverture, au Grand Palais, du premier Salon aéronautique. Aux enchères, cette époque revit sous la forme d’archives, et ce sont autant de documents, coupures de presse, affiches et photographies que se disputent les amateurs. Le 14 novembre 2011, Ader (la maison de ventes, pas le pionnier) dispersait trois albums réunissant 385 épreuves argentiques relatant les recherches de ces précurseurs entre 1909 et 1914, issues des archives personnelles de Mathieu Varille (1885-1963), l’auteur des Étapes de l’aviation (18 500 €) ; le 2 juillet 2015, Morand & Morand proposait une vente de souvenirs provenant des Blériot. Deux belles lettres du premier aviateur à avoir traversé la Manche, l’une adressée à Lindbergh, y étaient réceptionnées à 3 844 €, une aquarelle humoristique, dessinée vers 1910, le montrant aux commandes de son monoplan, s’élevait à 558 €, tandis qu’un presse-papiers en régule le figurant survolant les flots accrochait 124 €. Plus récemment, à Bordeaux chez Briscadieu (28 octobre 2017), une affiche commémorant cette épopée partait à 1 830 €… Ce ne sont là que quelques exemples parmi les centaines présentés en vente. Il faut dire que la fierté nationale était alors à son comble, la cause étant des plus nobles : «C’est à la France que le monde doit ses ailes», titrait Lucien Cavé en 1909 – plusieurs décennies avant d’être nommé peintre de l’aviation – sur une autre affiche (186 €, Morand & Morand, 8 avril 2013).


 

Photographie originale de l’Agence Rol représentant le Spirit of St. Louis signée de la main de Charles Lindbergh (1902-1974), 13 x 18 cm.
Photographie originale de l’Agence Rol représentant le Spirit of St. Louis signée de la main de Charles Lindbergh (1902-1974), 13 18 cm. Paris, Drouot, 18 avril 2018. Auction Art Rémy Le Fur & Associés OVV. M. Lefèbvre.
Adjugé : 937 
Morceau de toile provenant du Breguet XIX TF Super Bidon Point d’interrogation, une cigogne peinte sur fond rouge, 73 x 98 cm. Paris, Drou
Morceau de toile provenant du Breguet XIX TF Super Bidon Point d’interrogation, une cigogne peinte sur fond rouge, 73 98 cm. Paris, Drouot, 1er décembre 2016. Tessier & Sarrou et Associés OVV. M. Dey. Adjugé : 18 750 
Affiche lithographique de 1909 commémorant la traversée de la Manche par Louis Blériot, impression Louis Gallice, Paris, 76 x 97 cm. Borde
Affiche lithographique de 1909 commémorant la traversée de la Manche par Louis Blériot, impression Louis Gallice, Paris, 76 97 cm. Bordeaux, 28 octobre 2017. Briscadieu OVV. Adjugé : 1 830 


 

25 juillet 1909
Une date
Louis Blériot traverse la Manche, 38 km entre Calais et Douvres, en 37 minutes et à 100 mètres d’altitude. «L’Angleterre n’est plus une île», titre le Daily Mail. Un autre temps…

Les chevaliers du ciel
Forts de ces premières victoires, les pilotes se sentent pousser des ailes et osent porter leurs regards plus loin encore, de l’autre côté de la Méditerranée – franchie le 23 septembre 1913 par Roland Garros –, et surtout de l’Atlantique. La Première Guerre mondiale, qui a vu l’aviation prendre définitivement son envol malgré la disparition tragique de tant de valeureux, celle de Georges Guynemer, de Roland Garros aussi, mort au combat en octobre 1918 – un as auquel son ami Jean Cocteau dédiera un magnifique poème «Le Cap de Bonne-Espérance», dont une édition originale de 1919 était adjugée 3 509 € le 28 juin 2017 (Pierre Bergé & Associés OVV). Le 8 février 1919, Henri Farman inaugure une liaison, en 3 30, entre les aéroports de Toussus-le-Noble et de Kenley (près de Londres), avec un bimoteur volant à 150 km/h au maximum. Le même mois, Louis-Charles Breguet crée la Compagnie des messageries aériennes ; l’aviation civile commerciale est lancée. Quant à l’industriel Pierre-Georges Latécoère, il fonde l’Aéropostale (aux statuts déposés le 11 novembre 1918, une date qui ne s’invente pas !), promise à une prestigieuse existence malgré sa courte durée de vie. Les pilotes légendaires qui l’accompagnent dans cette mission vont l’y aider. Didier Daurat, Jean Mermoz, Henri Guillaumet et bien sûr Antoine de Saint-Exupéry sont ces hommes. Ce dernier devient écrivain et publie Courrier Sud en 1929, puis Vol de nuit en 1931 : deux ouvrages appelés à devenir des textes majeurs de la littérature du XXe siècle. Puisant dans sa propre expérience, «Saint-Ex» sublime l’action, le dépassement de soi et le sens du devoir. Les années 1920, celles de tous les possibles, s’achèvent. À New York, un audacieux s’apprête à décoller direction la France. Il s’agit de Charles Lindbergh. L’intrépide réussit le premier vol transatlantique (d’ouest en est) en solitaire et sans escale à bord du Spirit of St. Louis, un monoplan moteur Wright de 220 chevaux. Cet exploit s’accomplit quinze jours après la disparition de Charles Nungesser et de François Coli à bord de l’Oiseau blanc, lors de leur tentative de relier Paris à New York. Une tragédie toujours considérée comme l’un des plus grands mystères de l’aviation.


 

Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), Vol de nuit, 1960, in-4° sous cartonnage bleu-nuit de l’éditeur, illustré de vingt burins de Camille
Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), Vol de nuit, 1960, in-4° sous cartonnage bleu-nuit de l’éditeur, illustré de vingt burins de Camille Paul Josso (1902-1986) et enrichi d’une aquarelle originale signée de Josso. Paris, Drouot, 12 février 2020. Coutau-Bégarie OVV. M. Gomez. Adjugé : 2 318 
Deux cartes postales signées, l’une représentant Louis Blériot en buste (reproduite, 13,8 x 8,9 cm), l’autre Hubert Latham (13,9 x 8,9 cm)
Deux cartes postales signées, l’une représentant Louis Blériot en buste (reproduite, 13,8 8,9 cm), l’autre Hubert Latham (13,9 8,9 cm). Paris, Drouot, 7 février 2018. Binoche et Giquello OVV. Mme et M. Castaing.
Adjugé : 381 
Affiche d’époque pour la Compagnie aérienne aéropostale, imprimée par Giraudie & Gibert, 79 x 59 cm. Paris, Drouot, 9 octobre 2019. Oger-B
Affiche d’époque pour la Compagnie aérienne aéropostale, imprimée par Giraudie & Gibert, 79 59 cm. Paris, Drouot, 9 octobre 2019. Oger-Blanchet OVV. Adjugé : 1 030 



Les routes du ciel
Toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus haut. Telle pourrait être la devise de Dieudonné Costes et Maurice Bellonte à bord du «Point d’interrogation», qui vont réussir, les 1er et 2 septembre 1930, la traversée de l’Atlantique nord d’est en ouest, contre les vents dominants et à la vitesse moyenne de 167 km/h. Le signal du départ est donné à 10 54 exactement, les dernières données météo connues annonçant une situation atmosphérique exceptionnelle au-dessus de l’océan ; à 11 25 le lendemain, la station de Saint-Pierre et Miquelon entend les vrombissement de l’avion, et l’atterrissage a lieu à 0 11 sur les pistes du Curtiss Field, près de New York. L’événement est salué à l’époque par toute la presse. Les deux aviateurs sont portés en triomphe à leur descente d’avion, et seront accueillis en héros à leur retour sur le sol natal. La Ville de Paris commande alors à la maison Boucheron deux montres identiques en or blanc émaillé et décorées d’un «?» serti de diamants, pour les offrir aux nouveaux héros. Le 1er décembre 2016, Tessier & Sarrou et Associés dispersait un ensemble de souvenirs de cette équipée. La montre offerte à Bellonte atteignait le beau prix de 33 750 €, une toile du fuselage de l’avion, peinte d’une cigogne, prenait son envol à 18 750 €… Avec la disparition de Maurice Noguès – l’homme qui a ouvert l’Extrême-Orient à l’aviation –, dans le Morvan le 15 janvier 1934 aux commandes de L’Émeraude, puis celle de «l’Archange», en 1937, le temps des pionniers s’achève. En guise de nostalgie d’une époque fantastique, restent ces souvenirs abrités dans les musées ou proposés aux enchères, et ce petit air nostalgique d’Henri Salvador : «Je voudrais du Fred Astaire / Revoir un Latécoère»…

à voir
Musée de l’Air et de l’Espace, aéroport de Paris - Le Bourget,
3, esplanade de l’Air et de l’Espace, 93350 Le Bourget, tél. : 01 49 92 70 00.
www.museeairespace.fr
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